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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

"Comment veux-tu que ça soit sincère, me dit-elle, puisqu'il ne me connaît pas; ou bien alors il est fou."

Et enfin il avait mécontenté tout le monde parce que, étant venu déjeuner une heure et demie en retard et
couvert de boue, au lieu de s'excuser, il avait dit:

"Je ne me laisse jamais influencer par les perturbations de l'atmosphère ni par les divisions
conventionnelles du temps. Je réhabiliterais volontiers l'usage de la pipe d'opium et du kriss malais, mais

j'ignore celui de ces instruments infiniment plus pernicieux et d'ailleurs platement bourgeois, la montre et

le parapluie."

Il serait malgré tout revenu à Combray. Il n'était pas pourtant l'ami que mes parents eussent souhaité pour
moi; ils avaient fini par penser que les larmes que lui avait fait verser l'indisposition de ma grand'mère

n'étaient pas feintes; mais ils savaient d'instinct ou par expérience que les élans de notre sensibilité ont

peu d'empire sur la suite de nos actes et la conduite de notre vie, et que le respect des obligations

morales, la fidélité aux amis, l'exécution d'une oeuvre, l'observance d'un régime, ont un fondement plus

sûr dans des habitudes aveugles que dans ces transports momentanés, ardents et stériles. Ils auraient

préféré pour moi à Bloch des compagnons qui ne me donneraient pas plus qu'il n'est convenu d'accorder

à ses amis, selon les règles de la morale bourgeoise; qui ne m'enverraient pas inopinément une corbeille

de fruits parce qu'ils auraient ce jour-là pensé à moi avec tendresse, mais qui, n'étant pas capables de

faire pencher en ma faveur la juste balance des devoirs et des exigences de l'amitié sur un simple

mouvement de leur imagination et de leur sensibilité, ne la fausseraient pas davantage à mon préjudice.

Nos torts même font difficilement départir de ce qu'elles nous doivent ces natures dont ma grand'tante

était le modèle, elle qui brouillée depuis des années avec une nièce à qui elle ne parlait jamais, ne

modifia pas pour cela le testament où elle lui laissait toute sa fortune, parce que c'était sa plus proche

parente et que cela "se devait".

Mais j'aimais Bloch, mes parents voulaient me faire plaisir, les problèmes insolubles que je me posais à
propos de la beauté dénuée de signification de la fille de Minos et de Pasiphaé me fatiguaient davantage

et me rendaient plus souffrant que n'auraient fait de nouvelles conversations avec lui, bien que ma mère

les jugeât pernicieuses. Et on l'aurait encore reçu à Combray si, après ce dîner, comme il venait de

m'apprendre - nouvelle qui plus tard eut beaucoup d'influence sur ma vie, et la rendit plus heureuse, puis

plus malheureuse - que toutes les femmes ne pensaient qu'à l'amour et qu'il n'y en a pas dont on ne pût

vaincre les résistances, il ne m'avait assuré avoir entendu dire de la façon la plus certaine que ma

grand'tante avait eu une jeunesse orageuse et avait été publiquement entretenue. Je ne pus me tenir de

répéter ces propos à mes parents, on le mit à la porte quand il revint, et quand je l'abordai ensuite dans la

rue, il fut extrêmement froid pour moi.

Mais au sujet de Bergotte il avait dit vrai.

Les premiers jours, comme un air de musique dont on raffolera, mais qu'on ne distingue pas encore, ce
que je devais tant aimer dans son style ne m'apparut pas. Je ne pouvais pas quitter le roman que je lisais

de lui, mais me croyais seulement intéressé par le sujet, comme dans ces premiers moments de l'amour

où on va tous les jours retrouver une femme à quelque réunion, à quelque divertissement par les

agréments desquels on se croit attiré. Puis je remarquai les expressions rares, presque archaïques qu'il

aimait employer à certains moments où un flot caché d'harmonie, un prélude intérieur, soulevait son

style; et c'était aussi à ces moments-là qu'il se mettait à parler du "vain songe de la vie", de "l'inépuisable

torrent des belles apparences", du "tourment stérile et délicieux de comprendre et d'aimer", des

"émouvantes effigies qui anoblissent à jamais la façade vénérable et charmante des cathédrales", qu'il

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