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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

une certaine majesté, aux indications du texte; puis il s'éloignant du même pas saccadé. Et rien ne pouvait
arrêter sa lente chevauchée. Si on bougeait la lanterne, je distinguais le cheval de Golo qui continuait à

s'avancer sur les rideaux de la fenêtre, se bombant de leurs plis, descendant dans leurs fentes. Le corps de

Golo lui-même, d'une essence aussi surnaturelle que celui de sa monture, s'arrangeait de tout obstacle

matériel, de tout objet gênant qu'il rencontrait en le prenant comme ossature et en se le rendant intérieur,

fût-ce le bouton de la porte sur lequel s'adaptait aussitôt et surnageait invinciblement sa robe rouge ou sa

figure pâle toujours aussi noble et aussi mélancolique, mais qui ne laissait paraître aucun trouble de cette

transvertébration.

Certes je leur trouvais du charme à ces brillantes projections qui semblaient émaner d'un passé
mérovingien et promenaient autour de moi des reflets d'histoire si anciens. Mais je ne peux dire quel

malaise me causait pourtant cette intrusion du mystère et de la beauté dans une chambre que j'avais fini

par remplir de mon moi au point de ne pas faire plus attention à elle qu'à lui-même. L'influence

anesthésiante de l'habitude ayant cessé, je me mettais à penser, à sentir, choses si tristes. Ce bouton de la

porte de ma chambre, qui différait pour moi de tous les autres boutons de porte du monde en ceci qu'il

semblait ouvrir tout seul, sans que j'eusse besoin de le tourner, tant le maniement m'en était devenu

inconscient, le voilà qui servait maintenant de corps astral à Golo. Et dès qu'on sonnait le dîner, j'avais

hâte de courir à la salle à manger, où la grosse lampe de la suspension, ignorante de Golo et de

Barbe-Bleue, et qui connaissait mes parents et le boeuf à la casserole, donnait sa lumière de tous les soirs;

et de tomber dans les bras de maman que les malheurs de Geneviève de Brabant me rendaient plus chère,

tandis que les crimes de Golo me faisaient examiner ma propre conscience avec plus de scrupules.

Après le dîner, hélas, j'étais bientôt obligé de quitter maman qui restait à causer avec les autres, au jardin
s'il faisait beau, dans le petit salon où tout le monde se retirait s'il faisait mauvais. Tout le monde, sauf ma

grand'mère qui trouvait que "c'est une pitié de rester enfermé à la campagne" et qui avait d'incessantes

discussions avec mon père, les jours de trop grande pluie, parce qu'il m'envoyait lire dans ma chambre au

lieu de rester dehors. "Ce n'est pas comme cela que vous le rendrez robuste et énergique, disait-elle

tristement, surtout ce petit qui a tant besoin de prendre des forces et de la volonté." Mon père haussait les

épaules et il examinait le baromètre, car il aimait la météorologie, pendant que ma mère, évitant de faire

du bruit pour ne pas le troubler, le regardait avec un respect attendri, mais pas trop fixement pour ne pas

chercher à percer le mystère de ses supériorités. Mais ma grand'mère, elle, par tous les temps, même

quand la pluie faisait rage et que Françoise avait précipitamment rentré les précieux fauteuils d'osier de

peur qu'ils ne fussent mouillés, on la voyait dans le jardin vide et fouetté par l'averse, relevant ses mèches

désordonnées et grises pour que son front s'imbibât mieux de la salubrité du vent et de la pluie. Elle

disait: "Enfin, on respire!" et parcourait les allées détrempées, - trop symétriquement alignées à son gré

par le nouveau jardinier dépourvu du sentiment de la nature et auquel mon père avait demandé depuis le

matin si le temps s'arrangerait, - de son petit pas enthousiaste et saccadé, réglé sur les mouvements divers

qu'excitaient dans son âme l'ivresse de l'orage, la puissance de l'hygiène, la stupidité de mon éducation et

la symétrie des jardins, plutôt que sur le désir inconnu d'elle d'éviter à sa jupe prune les taches de boue

sous lesquelles elle disparaissait jusqu'à une hauteur qui était toujours pour sa femme de chambre un

désespoir et un problème.

Quand ces tours de jardin de ma grand'mère avaient lieu après dîner, une chose avait le pouvoir de la
faire rentrer: c'était, à un des moments où la révolution de sa promenade la ramenait périodiquement,

comme un insecte, en face des lumières du petit salon où les liqueurs étaient servies sur la table à jeu, - si

ma grand'tante lui criait: "Bathilde! viens donc empêcher ton mari de boire du cognac!" Pour la taquiner,

en effet (elle avait apporté dans la famille de mon père un esprit si différent que tout le monde la

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