bibliotheq.net - littérature française
 

Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

"Pardi, pour pas qu'on se sauve", disait Françoise.

Et le jardinier: "Ah! ils sont malins", car il n'admettait pas que la guerre ne fût pas une espèce de mauvais
tour que l'État essayait de jouer au peuple et que, si on avait eu le moyen de le faire, il n'est pas une seule

personne qui n'eût filé.

Mais Françoise se hâtait de rejoindre ma tante, je retournais à mon livre, les domestiques se réinstallaient
devant la porte à regarder tomber la poussière et l'émotion qu'avaient soulevées les soldats. Longtemps

après que l'accalmie était venue, un flot inaccoutumé de promeneurs noircissait encore les rues de

Combray. Et devant chaque maison, même celles où ce n'était pas l'habitude, les domestiques ou même

les maîtres, assis et regardant, festonnaient le seuil d'un liséré capricieux et sombre comme celui des

algues et des coquilles dont une forte marée laisse le crêpe et la broderie au rivage, après qu'elle s'est

éloignée.

Sauf ces jours-là, je pouvais d'habitude, au contraire, lire tranquille. Mais l'interruption et le commentaire
qui furent apportés une fois par une visite de Swann à la lecture que j'étais en train de faire du livre d'un

auteur tout nouveau pour moi, Bergotte, eut cette conséquence que, pour longtemps, ce ne fut plus sur un

mur décoré de fleurs violettes en quenouille, mais sur un fond tout autre, devant le portail d'une

cathédrale gothique, que se détacha désormais l'image d'une des femmes dont je rêvais.

J'avais entendu parler de Bergotte pour la première fois par un de mes camarades plus âgé que moi et
pour qui j'avais une grande admiration, Bloch. En m'entendant lui avouer mon admiration pour la

Nuit d'Octobre
, il avait fait éclater un rire bruyant comme une trompette et m'avait dit: "Défie-toi de
ta dilection assez basse pour le sieur de Musset. C'est un coco des plus malfaisants et une assez sinistre

brute. Je dois confesser, d'ailleurs, que lui et même le nommé Racine, ont fait chacun dans leur vie un

vers assez bien rythmé, et qui a pour lui, ce qui est selon moi le mérite suprême, de ne signifier

absolument rien. C'est: "La blanche Oloossone et la blanche Camire" et "La fille de Minos et de

Pasiphaë". Ils m'ont été signalés à la décharge de ces deux malandrins par un article de mon très cher

maître, le père Leconte, agréable aux Dieux Immortels. A propos voici un livre que je n'ai pas le temps

de lire en ce moment qui est recommandé, paraît-il, par cet immense bonhomme. Il tient, m'a-t-on dit,

l'auteur, le sieur Bergotte, pour un coco des plus subtils; et bien qu'il fasse preuve, des fois, de

mansuétudes assez mal explicables, sa parole est pour moi oracle delphique. Lis donc ces proses lyriques,

et si le gigantesque assembleur de rythmes qui a écrit Bhagavat et le Levrier de Magnus

a dit vrai, par Apollôn, tu goûteras, cher maître, les joies nectaréennes de l'Olympos." C'est sur un ton

sarcastique qu'il m'avait demandé de l'appeler "cher maître" et qu'il m'appelait lui-même ainsi. Mais en

réalité nous prenions un certain plaisir à ce jeu, étant encore rapprochés de l'âge où on croit qu'on crée ce

qu'on nomme.

Malheureusement, je ne pus pas apaiser en causant avec Bloch et en lui demandant des explications, le
trouble où il m'avait jeté quand il m'avait dit que les beaux vers (à moi qui n'attendais d'eux rien moins

que la révélation de la vérité) étaient d'autant plus beaux qu'ils ne signifiaient rien du tout. Bloch en effet

ne fut pas réinvité à la maison. Il y avait d'abord été bien accueilli. Mon grand-père, il est vrai, prétendait

que chaque fois que je me liais avec un de mes camarades plus qu'avec les autres et que je l'amenais chez

nous, c'était toujours un juif, ce qui ne lui eût pas déplu en principe - même son ami Swann était d'origine

juive - s'il n'avait trouvé que ce n'était pas d'habitude parmi les meilleurs que je le choisissais. Aussi

quand j'amenais un nouvel ami il était bien rare qu'il ne fredonnât pas: "O Dieu de nos Pères" de

la Juive ou bien "Israël romps ta chaîne", ne chantant que l'air naturellement (Ti la lam ta

< page précédente | 48 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.