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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

beaucoup plus à un fardeau qui les écrase, à une difficulté de respirer, à un besoin de boire, qu'à ce que
nous appelons l'idée de la mort.

Il fallait que ces Vertus et ces Vices de Padoue eussent en eux bien de la réalité puisqu'ils
m'apparaissaient comme aussi vivants que la servante enceinte, et qu'elle-même ne me semblait pas

beaucoup moins allégorique. Et peut-être cette non-participation (du moins apparente) de l'âme d'un être

à la vertu qui agit par lui, a aussi en dehors de sa valeur esthétique une réalité sinon psychologique, au

moins, comme on dit, physiognomonique. Quand, plus tard, j'ai eu l'occasion de rencontrer, au cours de

ma vie, dans des couvents par exemple, des incarnations vraiment saintes de la charité active, elles

avaient généralement un air allègre, positif, indifférent et brusque de chirurgien pressé, ce visage où ne se

lit aucune commisération, aucun attendrissement devant la souffrance humaine, aucune crainte de la

heurter, et qui est le visage sans douceur, le visage antipathique et sublime de la vraie bonté.

Pendant que la fille de cuisine, - faisant briller involontairement la supériorité de Françoise, comme
l'Erreur, par le contraste, rend plus éclatant le triomphe de la Vérité - servait du café qui, selon maman

n'était que de l'eau chaude, et montait ensuite dans nos chambres de l'eau chaude qui était à peine tiède, je

m'étais étendu sur mon lit, un livre à la main, dans ma chambre qui protégeait en tremblant sa fraîcheur

transparente et fragile contre le soleil de l'après-midi derrière ses volets presque clos où un reflet de jour

avait pourtant trouvé moyen de faire passer ses ailes jaunes, et restait immobile entre le bois et le vitrage,

dans un coin, comme un papillon posé. Il faisait à peine assez clair pour lire, et la sensation de la

splendeur de la lumière ne m'était donnée que par les coups frappés dans la rue de la Cure par Camus

(averti par Françoise que ma tante ne "reposait pas" et qu'on pouvait faire du bruit) contre des caisses

poussiéreuses, mais qui, retentissant dans l'atmosphère sonore, spéciale aux temps chauds, semblaient

faire voler au loin des astres écarlates; et aussi par les mouches qui exécutaient devant moi, dans leur

petit concert, comme la musique de chambre de l'été: elle ne l'évoque pas à la façon d'un air de musique

humaine, qui, entendu par hasard à la belle saison, vous la rappelle ensuite; elle est unie à l'été par un lien

plus nécessaire: née des beaux jours, ne renaissant qu'avec eux, contenant un peu de leur essence, elle

n'en réveille pas seulement l'image dans notre mémoire, elle en certifie le retour, la présence effective,

ambiante, immédiatement accessible.

Cette obscure fraîcheur de ma chambre était au plein soleil de la rue, ce que l'ombre est au rayon,
c'est-à-dire aussi lumineuse que lui, et offrait à mon imagination le spectacle total de l'été dont mes sens

si j'avais été en promenade, n'auraient pu jouir que par morceaux; et ainsi elle s'accordait bien à mon

repos qui (grâce aux aventures racontées par mes livres et qui venaient l'émouvoir) supportait pareil au

repos d'une main immobile au milieu d'une eau courante, le choc et l'animation d'un torrent d'activité.

Mais ma grand'mère, même si le temps trop chaud s'était gâté, si un orage ou seulement un grain était
survenu, venait me supplier de sortir. Et ne voulant pas renoncer à ma lecture, j'allais du moins la

continuer au jardin, sous le marronnier, dans une petite guérite en sparterie et en toile au fond de laquelle

j'étais assis et me croyais caché aux yeux des personnes qui pourraient venir faire visite à mes parents.

Et ma pensée n'était-elle pas aussi comme une autre crèche au fond de laquelle je sentais que je restais
enfoncé, même pour regarder ce qui se passait au dehors? Quand je voyais un objet extérieur, la

conscience que je le voyais restait entre moi et lui, le bordait d'un mince liseré spirituel qui m'empêchait

de jamais toucher directement sa matière; elle se volatilisait en quelque sorte avant que je prisse contact

avec elle, comme un corps incandescent qu'on approche d'un objet mouillé ne touche pas son humidité

parce qu'il se fait toujours précéder d'une zone d'évaporation. Dans l'espèce d'écran diapré d'états

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