bibliotheq.net - littérature française
 

Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

britannique. "Est-ce qu'il ne pourrait pas venir une fois prendre a cup of tea, comme disent nos
voisins les Anglais; il n'aurait qu'à m'envoyer un "bleu" le matin.

Je ne savais pas ce que c'était qu'un "bleu". Je ne comprenais pas la moitié des mots que disait la dame,
mais la crainte que n'y fut cachée quelque question à laquelle il eût été impoli de ne pas répondre,

m'empêchait de cesser de les écouter avec attention, et j'en éprouvais une grande fatigue.

"Mais non, c'est impossible, dit mon oncle, en haussant les épaules, il est très tenu, il travaille beaucoup.
Il a tous les prix à son cours, ajouta-t-il, à voix basse pour que je n'entende pas ce mensonge et que je n'y

contredise pas. Qui sait, ce sera peut-être un petit Victor Hugo, une espèce de Vaulabelle, vous savez."

"J'adore les artistes, répondit la dame en rose, il n'y a qu'eux qui comprennent les femmes... Qu'eux et les
êtres d'élite comme vous. Excusez mon ignorance, ami. Qui est Vaulabelle? Est-ce les volumes dorés

qu'il y a dans la petite bibliothèque vitrée de votre boudoir? Vous savez que vous m'avez promis de me

les prêter, j'en aurai grand soin."

Mon oncle qui détestait prêter ses livres ne répondit rien et me conduisit jusqu'à l'antichambre. Éperdu
d'amour pour la dame en rose, je couvris de baisers fous les joues pleines de tabac de mon vieil oncle, et

tandis qu'avec assez d'embarras il me laissait entendre sans oser me le dire ouvertement qu'il aimerait

autant que je ne parlasse pas de cette visite à mes parents, je lui disais, les larmes aux yeux, que le

souvenir de sa bonté était en moi si fort que je trouverais bien un jour le moyen de lui témoigner ma

reconnaissance. Il était si fort en effet que deux heures plus tard, après quelques phrases mystérieuses et

qui ne me parurent pas donner à mes parents une idée assez nette de la nouvelle importance dont j'étais

doué, je trouvai plus explicite de leur raconter dans les moindres détails la visite que je venais de faire. Je

ne croyais pas ainsi causer d'ennuis à mon oncle. Comment l'aurais-je cru, puisque je ne le désirais pas.

Et je ne pouvais supposer que mes parents trouveraient du mal dans une visite où je n'en trouvais pas.

N'arrive-t-il pas tous les jours qu'un ami nous demande de ne pas manquer de l'excuser auprès d'une

femme à qui il a été empêché d'écrire, et que nous négligions de le faire jugeant que cette personne ne

peut pas attacher d'importance à un silence qui n'en a pas pour nous? Je m'imaginais, comme tout le

monde, que le cerveau des autres était un réceptacle inerte et docile, sans pouvoir de réaction spécifique

sur ce qu'on y introduisait; et je ne doutais pas qu'en déposant dans celui de mes parents la nouvelle de la

connaissance que mon oncle m'avait fait faire, je ne leur transmisse en même temps comme je le

souhaitais, le jugement bienveillant que je portais sur cette présentation. Mes parents malheureusement

s'en remirent à des principes entièrement différents de ceux que je leur suggérais d'adopter, quand ils

voulurent apprécier l'action de mon oncle. Mon père et mon grand-père eurent avec lui des explications

violentes; j'en fus indirectement informé. Quelques jours après, croisant dehors mon oncle qui passait en

voiture découverte, je ressentis la douleur, la reconnaissance, le remords que j'aurais voulu lui exprimer.

A côté de leur immensité, je trouvai qu'un coup de chapeau serait mesquin et pourrait faire supposer à

mon oncle que je ne me croyais pas tenu envers lui à plus qu'à une banale politesse. Je résolus de

m'abstenir de ce geste insuffisant et je détournai la tête. Mon oncle pensa que je suivais en cela les ordres

de mes parents, il ne le leur pardonna pas, et il est mort bien des années après sans qu'aucun de nous l'ait

jamais revu.

Aussi je n'entrais plus dans le cabinet de repos maintenant fermé, de mon oncle Adolphe, et après m'être
attardé aux abords de l'arrière-cuisine, quand Françoise, apparaissant sur le parvis, me disait: "Je vais

laisser ma fille de cuisine servir le café et monter l'eau chaude, il faut que je me sauve chez Mme

Octave", je me décidais à rentrer et montais directement lire chez moi. La fille de cuisine était une

< page précédente | 42 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.