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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

comme une oeuvre de circonstance où elle avait mis tout son talent. Celui qui eût refusé d'en goûter en
disant: "J'ai fini, je n'ai plus faim", se serait immédiatement ravalé au rang de ces goujats qui, même dans

le présent qu'un artiste leur fait d'une de ses oeuvres, regardent au poids et à la matière alors que n'y

valent que l'intention et la signature. Même en laisser une seule goutte dans le plat eût témoigné de la

même impolitesse que se lever avant la fin du morceau au nez du compositeur.

Enfin ma mère me disait: "Voyons, ne reste pas ici indéfiniment, monte dans ta chambre si tu as trop
chaud dehors, mais va d'abord prendre l'air un instant pour ne pas lier en sortant de table." J'allais

m'asseoir près de la pompe et de son auge, souvent ornée, comme un fond gothique, d'une salamandre,

qui sculptait sur la pierre fruste le relief mobile de son corps allégorique et fuselé, sur le banc sans

dossier ombragé d'un lilas, dans ce petit coin du jardin qui s'ouvrait par une porte de service sur la rue du

Saint-Esprit et de la terre peu soignée duquel s'élevait par deux degrés, en saillie de la maison, et comme

une construction indépendante, l'arrière-cuisine. On apercevait son dallage rouge et luisant comme du

porphyre. Elle avait moins l'air de l'antre de Françoise que d'un petit temple à Vénus. Elle regorgeait des

offrandes du crémier, du fruitier, de la marchande de légumes, venus parfois de hameaux assez lointains

pour lui dédier les prémices de leurs champs. Et son faîte était toujours couronné du rcououlement d'une

colombe.

Autrefois, je ne m'attardais pas dans le bois consacré qui l'entourait, car, avant de monter lire, j'entrais
dans le petit cabinet de repos que mon oncle Adolphe, un frère de mon grand-père, ancien militaire qui

avait pris sa retraite comme commandant, occupait au rez-de-chaussée, et qui, même quand les fenêtres

ouvertes laissaient entrer la chaleur, sinon les rayons du soleil qui atteignaient rarement jusque-là,

dégageait inépuisablement cette odeur obscure et fraîche, à la fois forestière et ancien régime, qui fait

rêver longuement les narines, quand on pénètre dans certains pavillons de chasse abandonnés. Mais

depuis nombre d'années je n'entrais plus dans le cabinet de mon oncle Adolphe, ce dernier ne venant plus

à Combray à cause d'une brouille qui était survenue entre lui et ma famille, par ma faute, dans les

circonstances suivantes:

Une ou deux fois par mois, à Paris, on m'envoyait lui faire une visite, comme il finissait de déjeuner, en
simple vareuse, servi par son domestique en veste de travail de coutil rayé violet et blanc. Il se plaignait

en ronchonnant que je n'étais pas venu depuis longtemps, qu'on l'abandonnait; il m'offrait un massepain

ou une mandarine, nous traversions un salon dans lequel on ne s'arrêtait jamais, où on ne faisait jamais de

feu, dont les murs étaient ornés de moulures doreés, les plafonds peints d'un bleu qui prétendait imiter le

ciel et les meubles capitonnés en satin comme chez mes grands-parents, mais jaune; puis nous passions

dans ce qu'il appelait son cabinet de "travail" aux murs duquel étaient accrochées de ces gravures

représentant sur fond noir une déesse charnue et rose conduisant un char, montée sur un globe, ou une

étoile au front, qu'on aimait sous le second Empire parce qu'on leur trouvait un air pompéien, puis qu'on

détesta, et qu'on recommence à aimer pour une seul et même raison, malgré les autres qu'on donne et qui

est qu'elles ont l'air second Empire. Et je restais avec mon oncle jusqu'à ce que son valet de chambre vînt

lui demander, de la part du cocher, pour quelle heure celui-ci devait atteler. Mon oncle se plongeait alors

dans une méditation qu'aurait craint de troubler d'un seul mouvement son valet de chambre émerveillé, et

dont il attendait avec curiosité le résultat, toujours identique. Enfin, après une hésitation suprême, mon

oncle prononçait infailliblement ces mots: "Deux heures et quart", que le valet de chambre répétait avec

étonnement, mais sans discuter: "Deux heures et quart? bien...je vais le dire..."

A cette époque j'avais l'amour du théâtre, amour platonique, car mes parents ne m'avaient encore jamais
permis d'y aller, et je me représentais d'une façon si peu exacte les plaisirs qu'on y goûtait que je n'étais

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