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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

pas que si vous vous secouiez un peu par un beau temps", ou qui, au contraire, quand elle leur avait dit:
"Je suis bien bas, bien bas, c'est la fin, mes pauvres amis", lui avaient répondu: "Ah! quand on n'a pas la

santé! Mais vous pouvez durer encore comme ça", ceux-là, les uns comme les autres, étaient sûrs de ne

plus jamais être reçus. Et si Françoise s'amusait de l'air épouvanté de ma tante quand de son lit elle avait

aperçu dans la rue du Saint-Esprit une de ces personnes qui avait l'air de venir chez elle ou quand elle

avait entendu un coup de sonnette, elle riait encore bien plus, et comme d'un bon tour, des ruses toujours

victorieuses de ma tante pour arriver à les faire congédier et de leur mine déconfite en s'en retournant

sans l'avoir vue, et, au fond admirait sa maîtresse qu'elle jugeait supérieure à tous ces gens puisque'elle ne

voulait pas les recevoir. En somme, ma tante exigeait à la fois qu'on l'approuvât dans son régime, qu'on la

plaignît pour ses souffrances et qu'on la rassurât sur son avenir.

C'est à quoi Eulalie excellait. Ma tante pouvait lui dire vingt fois en une minute: "C'est la fin, ma pauvre
Eulalie", vingt fois Eulalie répondait: "Connaissant votre maladie comme vous la connaissez, madame

Octave, vous irez à cent ans, comme me disait hier encore Mme Sazerin." (Une des plus fermes

croyances d'Eulalie et que le nombre imposant des démentis apportés par l'expérience n'avait pas suffi à

entamer, était que Mme Sazerat s'appelait Mme Sazerin.)

- Je ne demande pas à aller à cent ans, répondait ma tante qui préférait ne pas voir assigner à ses jours un
terme précis.

Et comme Eulalie savait avec cela comme personne distraire ma tante sans la fatiguer, ses visites qui
avaient lieu régulièrement tous les dimanches sauf empêchement inopiné, étaient pour ma tante un plaisir

dont la perspective l'entretenait ces jours-là dans un état agréable d'abord, mais bien vite douloureux

comme une faim excessive, pour peu qu'Eulalie fût en retard. Trop prolongée, cette volupté d'attendre

Eulalie tournait en supplice, ma tante ne cessait de regarder l'heure, bâillait, se sentait des faiblesses. Le

coup de sonnette d'Eulalie, s'il arrivait tout à la fin de la journée, quand elle ne l'espérait plus, la faisait

presque se trouver mal. En réalité, le dimanche, elle ne pensait qu'à cette visite et sitôt le déjeuner fini,

Françoise avait hâte que nous quittions la salle à manger pour qu'elle pût monter "occuper" ma tante.

Mais (surtout à partir du moment où les beaux jours s'installaient à Combray) il y avait bien longtemps

que l'heure altière de midi, descendue de la tour de Saint-Hilaire qu'elle armoriait des douze fleurons

momentanés de sa couronne sonore avait retenti autour de notre table, auprès du pain bénit venu lui aussi

familièrement en sortant de l'église, quand nous étions encore assis devant les assiettes des Mille et une

Nuits, appesantis par la chaleur et surtout par le repas. Car, au fond permanent d'oeufs, de côtelettes, de

pommes de terre, de confitures, de biscuits, qu'elle ne nous annonçait même plus, Françoise ajoutait -

selon les travaux des champs et des vergers, le fruit de la marée, les hasards du commerce, les politesses

des voisins et son propre génie, et si bien que notre menu, comme ces quatre-feuilles qu'on sculptait au

XIIIe siècle au portail des cathédrales, reflétait un peu le rythme des saisons et les épisodes de la vie - :

une barbue parce que la marchande lui en avait garanti la fraîcheur, une dinde parce qu'elle en avait vu

une belle au marché de Roussainville-le-Pin, des cardons à la moelle parce qu'elle ne nous en avait pas

encore fait de cette manière-là, un gigot rôti parce que le grand air creuse et qu'il avait bien le temps de

descendre d'ici sept heures, des épinards pour changer, des abricots parce que c'était encore une rareté,

des groseilles parce que dans quinze jours il n'y en aurait plus, des framboises que M. Swann avait

apportées exprès, des cerises, les premières qui vinssent du cerisier du jardin après deux ans qu'il n'en

donnait plus, du fromage à la crème que j'aimais bien autrefois, un gâteau aux amandes parce que'elle

l'avait commandé la veille, une brioche parce que c'était notre tour de l'offrir. Quand tout cela était fini,

composée expressément pour nous, mais dédiée plus spécialement à mon père qui était amateur, une

crème au chocolat, inspiration, attention personnelle de Françoise, nous était offerte, fugitive et légère

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