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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

troisième plan fait des toits amoncelés de plusieurs rues, une cloche violette, parfois rougeâtre, parfois
aussi, dans les plus nobles "épreuves" qu'en tire l'atmosphère, d'un noir décanté de cendres, laquelle n'est

autre que le dôme Saint-Augustin et qui donne à cette vue de Paris le caractère de certaines vues de

Rome par Piranesi. Mais comme dans aucune de ces petites gravures, avec quelque goût que ma mémoire

ait pu les exécuter elle ne put mettre ce que j'avais perdu depuis longtemps, le sentiment qui nous fait non

pas considérer une chose comme un spectacle, mais y croire comme en un être sans équivalent, aucune

d'elles ne tient sous sa dépendance toute une partie profonde de ma vie, comme fait le souvenir de ces

aspects du clocher de Combray dans les rues qui sont derrière l'église. Qu'on le vît à cinq heures, quand

on allait chercher les lettres à la poste, à quelques maisons de soi, à gauche, surélevant brusquement

d'une cime isolée la ligne de faîte des toits; que si, au contraire, on voulait entrer demander des nouvelles

de Mme Sazerat, on suivît des yeux cette ligne redevenue basse après la descente de son autre versant en

sachant qu'il faudrait tourner à la deuxième rue après le clocher; soit qu'encore, poussant plus loin, si on

allait à la gare, on le vît obliquement, montrant de profil des arêtes et des surfaces nouvelles comme un

solide surpris à un moment inconnu de sa révolution; ou que, des bords de la Vivonne, l'abside

musculeusement ramassée et remontée par la perspective semblât jaillir de l'effort que le clocher faisait

pour lancer sa flèche au coeur du ciel: c'était toujours à lui qu'il fallait revenir, toujours lui qui dominait

tout, sommant les maisons d'un pinacle inattendu, levé avant moi comme le doigt de Dieu dont le corps

eût été caché dans la foule des humains sans que je le confondisse pour cela avec elle. Et aujourd'hui

encore si, dans une grande ville de province ou dans un quartier de Paris que je connais mal, un passant

qui m'a "mis dans mon chemin" me montre au loin, comme un point de repère, tel beffroi d'hôpital, tel

clocher de couvent levant la pointe de son bonnet ecclésiastique au coin d'une rue que je dois prendre,

pour peu que ma mémoire puisse obscurément lui trouver quelque trait de ressemblance avec la figure

chère et disparue, le passant, s'il se retourne pour s'assurer que je ne m'égare pas, peut, à son étonnement,

m'apercevoir qui, oublieux de la promenade entreprise ou de la course obligée, reste là, devant le clocher,

pendant des heures, immobile, essayant de me souvenir, sentant au fond de moi des terres reconquises

sur l'oubli qui s'assèchent et se rebâtissent; et sans doute alors, et plus anxieusement que tout à l'heure

quand je lui demandais de me renseigner, je cherche encore mon chemin, je tourne une rue...mais...c'est

dans mon coeur...

En rentrant de la messe, nous rencontrions souvent M. Legrandin qui, retenu à Paris par sa profession
d'ingénieur, ne pouvait, en dehors des grandes vacances, venir à sa propriété de Combray que du samedi

soir au lundi matin. C'était un de ces hommes qui, en dehors d'une carrière scientifique où ils ont

d'ailleurs brillamment réussi, possèdent une culture toute différente, littéraire, artistique, que leur

spécialisation professionelle n'utilise pas et dont profite leur conversation. Plus lettrés que bien des

littérateurs (nous ne savions pas à cette époque que M. Legrandin eût une certaine réputation comme

écrivain et nous fûmes très étonnés de voir qu'un musicien célèbre avait composé une mélodie sur des

vers de lui), doués de plus de "facilité" que bien des peintres, ils s'imaginent que la vie qu'ils mènent n'est

pas celle qui leur aurait convenu et apportent à leurs occupations positives soit une insouciance mêlée de

fantaisie, soit une application soutenue et hautaine, méprisante, amère et consciencieuse. Grand, avec une

belle tournure, un visage pensif et fin aux longues moustaches blondes, au regard bleu et désenchanté,

d'une politesse raffinée, causeur comme nous n'en avions jamais entendu, il était aux yeux de ma famille

qui le citait toujours en exemple, le type de l'homme d'élite, prenant la vie de la façon la plus noble et la

plus délicate. Ma grand'mère lui reprochait seulement de parler un peu trop bien, un peu trop comme un

livre, de ne pas avoir dans son langage le naturel qu'il y avait dans ses cravates lavallière toujours

flottantes, dans son veston droit presque d'écolier. Elle s'étonnait aussi des tirades enflammées qu'il

entamait souvent contre l'aristocratie, la vie mondaine, le snobisme, "certainement le péché auquel pense

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