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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

"Oh! pas avant midi, répondait ma tante d'un ton résigné, tout en jetant sur la pendule un coup d'oeil
inquiet, mais furtif pour ne pas laisser voir q'elle, qui avait renoncé à tout, trouvait pourtant, à apprendre

que Mme Goupil avait à déjeuner, un plaisir aussi vif, et qui se ferait malheureusement attendre encore

un peu plus d'une heure. Et encore cela tombera pendant mon déjeuner!" ajouta-t-elle à mi-voix pour

elle-même. Son déjeuner lui était une distraction suffisante pour qu'elle n'en souhaitât pas une autre en

même temps. "Vous n'oublierez pas au moins de me donner mes oeufs à la crème dans une assiette

plate?" C'étaient les seules qui fussent ornées de sujets, et ma tante s'amusait à chaque repas à lire la

légende de celle qu'on lui servait ce jour-là. Elle mettait ses lunettes, déchiffrait: Alibaba et quarante

voleurs, Aladin ou la Lampe merveilleuse, et disait en souriant: Très bien, très bien.

"Je serais bien allée chez Camus..." disait Françoise en voyant que ma tante ne l'y enverrait plus.

"Mais non, ce n'est plus la peine, c'est sûrement Mlle Pupin. Ma pauvre Françoise, je regrette de vous
avoir fait monter pour rien."

Mais ma tante savait bien que ce n'était pas pour rien qu'elle avait sonné Françoise, car, à Combray, une
personne "qu'on ne connaissait point" était un être aussi peu croyable qu'un dieu de la mythologie, et de

fait on ne se souvenait pas que, chaque fois que s'était produite, dans la rue de Saint-Esprit ou sur la

place, une de ces apparitions stupéfiantes, des recherches bien conduites n'eussent pas fini par réduire le

personnage fabuleux aux proportions d'une "personne qu'on connaissait", soit personnellement, soit

abstraitement, dans son état civil, en tant qu'ayant tel degré de parenté avec des gens de Combray. C'était

le fils de Mme Sauton qui rentrait du service, la nièce de l'abbé Perdreau qui sortait de couvent, le frère

du curé, percepteur à Châteaudun qui venait de prendre sa retraite ou qui était venu passer les fêtes. On

avait eu en les apercevant l'émotion de croire qu'il y avait à Combray des gens qu'on ne connaissait point

simplement parce qu'on ne les avait pas reconnus ou identifiés tout de suite. Et pourtant, longtemps à

l'avance, Mme Sauton et le curé avaient prévenu qu'ils attendaient leurs "voyageurs". Quand le soir, je

montais, en rentrant, raconter notre promenade à ma tante, si j'avais l'imprudence de lui dire que nous

avions rencontré près du Pont-Vieux, un homme que mon grand-père ne connaissait pas: "Un homme

que grand-père ne connaissait point, s'écriait elle. Ah! je te crois bien!" Néanmoins un peu émue de cette

nouvelle, elle voulait en avoir le coeur net, mon grand-père était mandé. "Qui donc est-ce que vous avez

rencontré près du Pont-Vieux, mon oncle? un homme que vous ne connaissiez point?" "Mais si,

répondait mon grand-père, c'était Prosper le frère du jardinier de Mme Bouilleboeuf." "Ah! bien", disait

ma tante, tranquillisée et un peu rouge; haussant les épaules avec un sourire ironique, elle ajoutait: "Aussi

il me disait que vous aviez rencontré un homme que vous ne connaissiez point!" Et on me recommandait

d'être plus circonspect une autre fois et de ne plus agiter ainsi ma tante par des paroles irréfléchies. On

connaissait tellement bien tout le monde, à Combray, bêtes et gens, que si ma tante avait vu par hasard

passer un chien "qu'elle ne connaissait point", elle ne cessait d'y penser et de consacrer à ce fait

incompréhensible ses talents d'induction et ses heures de liberté.

"Ce sera le chien de Mme Sazerat", disait Françoise, sans grande conviction, mais dans un but
d'apaisement et pour que ma tante ne se "fende pas la tête."

"Comme si je ne connaissais pas le chien de Mme Sazerat!" répondait ma tante donc l'esprit critique
n'admettait pas se facilement un fait.

"Ah! ce sera le nouveau chien que M. Galopin a rapporté de Lisieux."

"Ah! à moins de ça."

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