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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

depuis des années, lui parlait d'eux avec douceur, lui demandait mille détails sur ce qu'avait été leur vie.

Elle avait deviné que Françoise n'aimait pas son gendre et qu'il lui gâtait le plaisir qu'elle avait à être avec
sa fille, avec qui elle ne causait pas aussi librement quand il était là. Aussi, quand Françoise allait les

voir, à quelques lieues de Combray, maman lui disait en souriant: "N'est-ce pas Françoise, si Julien a été

obligé de s'absenter et si vous avez Margeurite à vous toute seule pour toute la journée, vous serez

désolée, mais vous vous ferez une raison?" Et Françoise disait en riant: "Madame sait tout; madame est

pire que les rayons X (elle disait x avec une difficulté affectée et un sourire pour se railler elle-même,

ignorante, d'employer ce terme savant), qu'on a fait venir pour Mme Octave et qui voient ce que vous

avez dans le coeur", et disparaissait, confuse qu'on s'occupât d'elle, peut-être pour qu'on ne la vît pas

pleurer; maman était la première personne qui lui donnât cette douce émotion de sentir que sa vie, ses

bonheurs, ses chagrins de paysanne pouvaient présenter de l'intérêt, être un motif de joie ou de tristesse

pour une autre qu'elle-même. Ma tante se résignait à se priver un peu d'elle pendant notre séjour, sachant

combien ma mère appréciait le service de cette bonne si intelligente et active, qui était aussi belle dès

cinq heures du matin dans sa cuisine, sous son bonnet dont le tuyautage éclatant et fixe avait l'air d'être

en biscuit, que pour aller à la grand'messe; qui faisait tout bien, travaillant comme un cheval, qu'elle fût

bien portante ou non, mais sans bruit, sans avoir l'air de rien faire, la seule des bonnes de ma tante qui,

quand maman demandait de l'eau chaude ou du café noir, les apportait vraiment bouillants; elle était un

de ces serviteurs qui, dans une maison, sont à la fois ceux qui déplaisent le plus au premier abord à un

étranger, peut-être parce qu'ils ne prennent pas la peine de faire sa conquête et n'ont pas pour lui de

prévenance, sachant très bien qu'ils n'ont aucun besoin de lui, qu'on cesserait de le recevoir plutôt que de

les renvoyer; et qui sont en revanche ceux à qui tiennent le plus les maîtres qui ont éprouvé leur capacités

réelles, et ne se soucient pas de cet agrément superficiel, de ce bavardage servile qui fait favorablement

impression à un visiteur, mais qui recouvre souvent une inéducable nullité.

Quand Françoise, après avoir veillé à ce que mes parents eussent tout ce qu'il leur fallait, remontait une
première fois chez ma tante pour lui donner sa pepsine et lui demander ce qu'elle prendrait pour déjeuner,

il était bien rare qu'il ne fallût pas donner déjà son avis ou fournir des explications sur quelque événement

d'importance:

"Françoise, imaginez-vous que Mme Goupil est passée plus d'un quart d'heure en retard pour aller
chercher sa soeur; pour peu qu'elle s'attarde sur son chemin cela ne me surprendrait point qu'elle arrive

après l'élévation."

"Hé! il n'y aurait rien d'étonnant", répondait Françoise.

"Françoise, vous seriez venue cing minutes plus tôt, vous auriez vu passer Mme Imbert qui tenait des
asperges deux fois grosses comme celles de la mère Callot; tâchez donc de savoir par sa bonne où elle les

a eues. Vous qui, cette année, nous mettez des asperges à toutes les sauces, vous auriez pu en prendre de

pareilles pour nos voyageurs."

"Il n'y aurait rien d'étonnant qu'elles viennent de chez M. le Curé", disait Françoise.

"Ah! je vous crois bien, ma pauvre Françoise, répondait ma tante en haussant les épaules, chez M. le
Curé! Vous savez bien qu'il ne fait pousser que de petites méchantes asperges de rien. Je vous dis que

celles-là étaient grosses comme le bras. Pas comme le vôtre, bien sûr, mais comme mon pauvre bras qui

a encore tant maigri cette année."

"Françoise, vous n'avez pas entendu ce carillon qui m'a cassé la tête?"

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