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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

s'élever, quelque chose qu'on aurait désancré, à une grande profondeur; je ne sais ce que c'est, mais cela
monte lentement; j'éprouve la résistance et j'entends la rumeur des distances traversées.

Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l'image, le souvenir visuel, qui, lié à cette saveur,
tente de la suivre jusqu'à moi. Mais il se débat trop loin, trop confusément; à peine si je perçois le reflet

neutre où se confond l'insaisissable tourbillon des couleurs remuées; mais je ne puis distinguer la forme,

lui demander comme au seul interprète possible, de me traduire le témoignage de sa contemporaine, de

son inséparable compagne, la saveur, lui demander de m'apprendre de quelle circonstance particulière, de

quelle époque du passé il s'agit.

Arrivera-t-il jusqu'à la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l'instant ancien que l'attraction d'un
instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi? Je ne sais.

Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut-être; qui sait s'il remontera jamais de sa

nuit? Dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui nous détourne

de toute tâche difficile, de toute oeuvre important, m'a conseillé de laisser cela, de boire mon thé en

pensant simplement à mes ennuis d'aujourd'hui, à mes désirs de demain qui se laissent remâcher sans

peine.

Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce goût celui du petit morceau de madeleine que le dimanche
matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l'heure de la messe), quand j'allais lui dire

bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m'offrait après l'avoir trempé dans son infusion de thé ou de

tilleul. La vue de la petite madeleine ne m'avait rien rappelé avant que je n'y eusse goûté; peut-être parce

que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leu image avait

quitté ces jours de Combray pour se lier à d'autres plus récents; peut-être parce que de ces souvenirs

abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s'était désagrégé; les formes, - et

celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel, sous son plissage sévère et dévot -

s'étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d'expansion qui leur eût permis de rejoindre la

conscience. Mais, quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction

des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles,

l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la

ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du

souvenir.

Et dès que j'eus reconnu le goût du morceau de madeleine trempé dans le tilleul que me donnait ma tante
(quoique je ne susse pas encore et dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me

rendait si heureux), aussitôt la vieille maison grise sur la rue, où était sa chambre, vint comme un décor

de théâtre s'appliquer au petit pavillon, donnant sur le jardin, qu'on avait construit pour mes parents sur

ses derrières (ce pan tronqué que seul j'avais revu jusque-là); et avec la maison, la ville, la Place où on

m'envoyait avant déjeuner, les rues où j'allais faire des courses depuis le matin jusqu'au soir et par tous

les temps, les chemins qu'on prenait si le temps était beau. Et comme dans ce jeu où les Japonais

s'amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d'eau, de petits morceaux de papier jusque-là

indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s'étirent, se contournent, se colorent, se différencient,

deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant

toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les

bonnes gens du village et leurs petits logis et l'église et tout Combray et ses environs, tout cela que prend

forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé.

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