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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

aurait paru fastidieux à ce jeune savant. De même, quand elle lisait la prose de George Sand, qui respire
toujours cette bonté, cette distinction morale que maman avait appris de ma grand'mère à tenir pour

supérieures à tout dans la vie, et que je ne devais lui apprendre que bien plus tard à ne pas tenir

également pour supérieures à tout dans les livres, attentive à bannir de sa voix toute petitesse, toute

affectation qui eût pu empêcher le flot puissant d'y être reçu, elle fournsissait toute la tendresse naturelle,

toute l'ample douceur qu'elles réclamaient à ces phrases qui semblaient écrites pour sa voix et qui pour

ainsi dire tenaient tout entières dans le registre de sa sensibilité. Elle retrouvait pour les attaquer dans le

ton qu'il faut, l'accent cordial qui leur préexiste et les dicta, mais que les mots n'indiquent pas; grâce à lui

elle amortissait au passage toute crudité dans les temps des verbes, donnait à l'imparfait et au passé défini

la douceur qu'il y a dans la bonté, la mélancolie qu'il y a dans la tendresse, dirigeait la phrase qui finissait

vers celle qui allait commencer, tantôt pressant, tantôt ralentissant la marche des syllabes pour les faire

entrer, quoique leurs quantités fussent différentes, dans un rythme uniforme, elle insufflait à cette prose si

commune une sorte de vie sentimentale et continue.

Mes remords étaient calmés, je me laissais aller à la douceur de cette nuit oû j'avais ma mère auprès de
moi. Je savais qu'une telle nuit ne pourrait se renouveler; que le plus grand désir que j'eusse au monde,

garder ma mère dans ma chambre pendant ces tristes heures nocturnes, était trop en opposition avec les

nécessités de la vie et le voeu de tous, pour que l'accomplissement qu'on lui avait accordé ce soir pût être

autre chose que factice et exceptionnel. Demain mes angoisses reprendraient et maman ne resterait pas

là. Mais quand mes angoisses étaient calmées, je ne les comprenais plus; puis demain soir était encore

lointain; je me disais que j'aurais le temps d'aviser, bien que ce temps-là ne pût m'apporter aucun pouvoir

de plus, qu'il s'agissait de choses qui ne dépendaient pas de ma volonté et que seul me faisait paraître plus

évitables l'intervalle qui les séparait encore de moi.

...

C'est ainsi que, pendant longtemps, quand, réveillé la nuit, je me ressouvenais de Combray, je n'en revis
jamais que cette sorte de pan lumineux, découpé au milieu d'indistinctes ténèbres, pareil à ceux que

l'embrasement d'un feu de bengale ou quelque projection électrique éclairent et sectionnent dans un

édifice dont les autres parties restent plongées dans la nuit: à la base assez large, le petit salon, la salle à

manger, l'amorce de l'allée obscure par où arriverait M. Swann, l'auteur inconscient de mes tristesses, le

vestibule où je m'acheminais vers la première marche de l'escalier, si cruel à monter, qui constituait à lui

seul le tronc fort étroit de cette pyramide irrégulière; et, au faîte, ma chambre à coucher avec le petit

couloir à porte vitrée pour l'entrée de maman; en un mot, toujours vu à la même heure, isolé de tout ce

qu'il pouvait y avoir autour, se détachant seul sur l'obscurité, le décor strictement nécessaire (comme

celui qu'on voit indiqué en tête des vieilles pièces pour les représentations en province), au drame de mon

déshabillage; comme si Combray n'avait consisté qu'en deux étages reliés par un mince escalier, et

comme s'il n'y avait jamais été que sept heures du soir. A vrai dire, j'aurais pu répondre à qui m'eût

interrogé que Combray comprenait encore autre chose et existait à d'autres heures. Mais comme ce que je

m'en serais rappelé m'eût été fourni seulement par la mémoire volontaire, la mémoire de l'intelligence, et

comme les renseignements qu'elle donne sur le passé ne conservent rien de lui, je n'aurais jamais eu

envie de songer à ce reste de Combray. Tout cela était en réalité mort pour moi.

Mort à jamais? C'était possible.

Il y a beaucoup de hasard en tout ceci, et un second hasard, celui de notre mort, souvent ne nous permet
pas d'attendre longtemps les faveurs du premier.

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