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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

droits pour reproduire cette interprétation même. Arrivée à l'échéance de la vulgarité, ma grand'mère
tâchait de la reculer encore. Elle demandait à Swann si l'oeuvre n'avait pas été gravée, préférant, quand

c'était possible, des gravures anciennes et ayant encore un intérêt au delà d'elles-mêmes, par exemple

celles qui représentent un chef-d'oeuvre dans un état où nous ne pouvons plus le voir aujourd'hui (comme

la gravure de la Cène de Léonard avant sa dégradation, par Morgan). Il faut dire que les résultats

de cette manière de comprendre l'art de faire un cadeau ne furent pas toujours très brillants. L'idée que je

pris de Venise d'après un dessin du Titien qui est censé avoir pour fond la lagune, était certainement

beaucoup moins exacte que celle que m'eussent donnée de simples photographies. On ne pouvait plus

faire le compte à la maison, quand ma grand'tante voulait dresser un réquisitoire contre ma grand'mère,

des fauteuils offerts par elle à de jeunes fiancés ou à de vieux époux, qui, à la première tentative qu'on

avait faite pour s'en servir, s'étaient immédiatement effondrés sous le poids d'un des destinataires. Mais

ma grand'mère aurait cru mesquin de trop s'occuper de la solidité d'une boiserie où se distinguaient

encore une fleurette, un sourire, quelquefois une belle imagination du passé. Même ce qui dans ces

meubles répondait à un besoin, comme c'était d'une façon à laquelle nous ne sommes plus habitués, la

charmait comme les vieilles manières de dire où nous voyons une métaphore, effacée, dans notre

moderne langage, par l'usure de l'habitude. Or, justement, les romans champêtres de George Sand qu'elle

me donnait pour ma fête, étaient pleins ainsi qu'un mobilier ancien, d'expressions tombées en désuétude

et redevenues imagées, comme on n'en trouve plus qu'à la campagne. Et ma grand'mère les avait achetés

de préférence à d'autres comme elle eût loué plus volontiers une propriété où il y aurait eu un pigeonnier

gothique ou quelqu'une de ces vieilles choses qui exercent sur l'esprit une heureuse influence en lui

donnant la nostalgie d'impossibles voyages dans le temps.

Maman s'assit à côté de mon lit; elle avait pris François le Champi à qui sa couverture rougeâtre
et son titre incompréhensible, donnaient pour moi une personnalité distincte et un attrait mystérieux. Je

n'avais jamais lu encore de vrais romans. J'avais entendu dire que George Sand était le type du

romancier. Cela me disposait déjà à imaginer dans François le Champi quelque chose d'indéfinissable et

de délicieux. Les procédés de narration destinés à exciter la curiosité ou l'attendrissement, certaines

façons de dire qui éveillent l'inquiétude et la mélancolie, et qu'un lecteur un peu instruit reconnaît pour

communs à beaucoup de romans, me paraissaient simples - à moi qui considérais un livre nouveau non

comme une chose ayant beaucoup de semblables, mais comme une personne unique, n'ayant de raison

d'exister qu'en soi, - une émanation troublante de l'essence particulière à François le Champi.

Sous ces événements si journaliers, ce choses si communes, ces mots si courants, je sentais comme une

intonation, une accentuation étrange. L'action s'engagea; elle me parut d'autant plus obscure que dans ce

temps-là, quand je lisais, je rêvassais souvent, pendant des pages entières, à tout autre chose. Et aux

lacunes que cette distraction laissait dans le récit, s'ajoutait, quand c'était maman qui me lisait à haute

voix, qu'elle passait toutes les scènes d'amour. Aussi tous les changements bizarres qui se produisent

dans l'attitude respective de la meunière et de l'enfant et qui ne trouvent leur explication que dans les

progrès d'un amour naissant me paraissaient empreints d'un profond mystère dont je me figurais

volontiers que la source devait être dans ce nom inconnu et si doux de "Champi" qui mettait sur l'enfant,

qui le portait sans que je susse pourquoi, sa couleur vive, empourprée et charmante. Si ma mère était une

lectrice infidèle c'était aussi, pour les ouvrages où elle trouvait l'accent d'un sentiment vrai, une lectrice

admirable par le respect et la simplicité de l'interprétation, par la beauté et la douceur du son. Même dans

la vie, quand c'étaient des êtres et non des oeuvres d'art qui excitaient ainsi son attendrissement ou son

admiration, c'était touchant de voir avec quelle déférence elle écartait de sa voix, de son geste, de ses

propos, tel éclat de gaîté qui eût pu faire mal à cette mère qui avait autrefois perdu un enfant, tel rappel

de fête, d'anniversaire, qui aurait pu faire penser ce vieillard à son grand âge, tel propos de ménage qui

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