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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

que maintenant il ne reverrait jamais. Il se trompait. Il devait la revoir une fois encore, quelques semaines
plus tard. Ce fut en dormant, dans le crépuscule d'un rêve. Il se promenait avec Mme Verdurin, le docteur

Cottard, un jeune homme en fez qu'il ne pouvait identifier, le peintre, Odette, Napoléon III et mon

grand-père, sur un chemin qui suivait la mer et la surplombait à pic tantôt de très haut, tantôt de quelques

mètres seulement, de sorte qu'on montait et redescendait constamment; ceux des promeneurs qui

redescendaient déjà n'étaient plus visibles à ceux qui montaient encore, le peu de jour qui restât faiblissait

et il semblait alors qu'une nuit noire allait s'étendre immédiatement. Par moment les vagues sautaient

jusqu'au bord et Swann sentait sur sa joue des éclaboussures glacées. Odette lui disait de les essuyer, il ne

pouvait pas et en était confus vis-à-vis d'elle, ainsi que d'être en chemise de nuit. Il espérait qu'à cause de

l'obscurité on ne s'en rendait pas compté, mais cependant Mme Verdurin le fixa d'un regard étonné durant

un long moment pendant lequel il vit sa figure se déformer, son nez s'allonger et qu'elle avait de grandes

moustaches. Il se détourna pour regarder Odette, ses joues étaient pâles, avec des petits points rouges, ses

traits tirés, cernés, mais elle le regardait avec des yeux pleins de tendresse prêts à se détacher comme des

larmes pour tomber sur lui et il se sentait l'aimer tellement qu'il aurait voulu l'emmener tout de suite.

Tout d'un coup Odette tourna son poignet, regarda une petite montre et dit: "Il faut que je m'en aille", elle

prenait congé de tout le monde, de la même façon, sans prendre à part à Swann, sans lui dire où elle le

reverrait le soir ou un autre jour. Il n'osa pas le lui demander, il aurait voulu la suivre et était obligé, sans

se retourner vers elle, de répondre en souriant à une question de Mme Verdurin, mais son coeur battait

horriblement, il éprouvait de la haine pour Odette, il aurait voulu crever ses yeux qu'il aimait tant tout à

l'heure, écraser ses joues sans fraîcheur. Il continuait à monter avec Mme Verdurin, c'est-à-dire à

s'éloigner à chaque pas d'Odette, qui descendait en sens inverse. Au bout d'une seconde il y eut beaucoup

d'heures qu'elle était partie. Le peintre fit remarquer à Swann que Napoléon III s'était éclipsé un instant

après elle. "C'était certainement entendu entre eux, ajouta-t-il, ils ont dû se rejoindre en bas de la côte

mais n'ont pas voulu dire adieu ensemble à cause des convenances. Elle est sa maîtresse." Le jeune

homme inconnu se mit à pleurer. Swann essaya de le consoler. "Après tout elle a raison, lui dit-il en lui

essuyant les yeux et en lui ôtant son fez pour qu'il fût plus à son aise. Je le lui ai conseillé dix fois.

Pourquoi en être triste? C'était bien l'homme qui pouvait la comprendre." Ainsi Swann se parlait-il à

lui-même, car le jeune homme qu'il n'avait pu identifier d'abord était aussi lui; comme certains

romanciers, il avait distribué sa personnalité à deux personnages, celui qui faisait le rêve, et un qu'il

voyait devant lui coiffé d'un fez.

Quant à Napoléon III, c'est à Forcheville que quelque vague association d'idées, puis une certaine
modification dans la physionomie habituelle du baron, enfin le grand cordon de la Légion d'honneur en

sautoir, lui avaient fait donner ce nom; mais en réalité, et pour tout ce que le personnage présent dans le

rêve lui représentait et lui rappelait, c'était bien Forcheville. Car, d'images incomplètes et changeantes

Swann endormi tirait des déductions fausses, ayant d'ailleurs momentanément un tel pouvoir créateur

qu'il se reproduisait par simple division comme certains organismes inférieurs; avec la chaleur sentie de

sa propre paume il modelait le creux d'une main étrangère qu'il croyait serrer et, de sentiments et

d'impressions dont il n'avait pas conscience encore faisait naître comme des péripéties qui, par leur

enchaînement logique amèneraient à point nommé dans le sommeil de Swann le personnage nécessaire

pour recevoir son amour ou provoquer son réveil. Une nuit noire se fit tout d'un coup, un tocsin sonna,

des habitants passèrent en courant, se sauvant des maisons en flammes; Swann entendait le bruit des

vagues qui sautaient et son coeur qui, avec la même violence, battait d'anxiété dans sa poitrine. Tout d'un

coup ses palpitations de coeur redoublèrent de vitesse, il éprouva une souffrance, une nausée

inexplicables; un paysan couvert de brûlures lui jetait en passant: "Venez demander à Charlus où Odette

est allée finir la soirée avec son camarade, il a été avec elle autrefois et elle lui dit tout. C'est eux qui ont

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