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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

d'éteindre le gaz; le dernier domestique est parti et il faudra rester toute la nuit à souffrir sans remède.

Je me rendormais, et parfois je n'avais plus que de courts réveils d'un instant, le temps d'entendre les
craquements organiques des boiseries, d'ouvrir les yeux pour fixer le kaléidoscope de l'obscurité, de

goûter grâce à une lueur momentanée de conscience le sommeil où étaient plongés les meubles, la

chambre, le tout dont je n'étais qu'une petite partie et à l'insensibilité duquel je retournais vite m'unir. Ou

bien en dormant j'avais rejoint sans effort un âge à jamais révolu de ma vie primitive, retrouvé telle de

mes terreurs enfantines comme celle que mon grand-oncle me tirât par mes boucles et qu'avait dissipée le

jour, - date pour moi d'une ère nouvelle, - où on les avait coupées. J'avais oublié cet événement pendant

mon sommeil, j'en retrouvais le souvenir aussitôt que j'avais réussi à m'éveiller pour échapper aux mains

de mon grand-oncle, mais par mesure de précaution j'entourais complètement ma tête de mon oreiller

avant de retourner dans le monde des rêves.

Quelquefois, comme Eve naquit d'une côte d'Adam, une femme naissait pendant mon sommeil d'une
fausse position de ma cuisse. Formée du plaisir que j'étais sur le point de goûter, je m'imaginais que

c'était elle qui me l'offrait. Mon corps qui sentait dans le sien ma propre chaleur voulait s'y rejoindre, je

m'éveillais. Le reste des humains m'apparaissait comme bien lointain auprès de cette femme que j'avais

quittée il y avait quelques moments à peine; ma joue était chaude encore de son baiser, mon corps

courbaturé par le poids de sa taille. Si, comme il arrivait quelquefois, elle avait les traits d'une femme que

j'avais connue dans la vie, j'allais me donner tout entier à ce but: la retrouver, comme ceux qui partent en

voyage pour voir de leurs yeux une cité désirée et s'imaginent qu'on peut goûter dans une réalité le

charme du songe. Peu à peu son souvenir s'évanouissait, j'avais oublié la fille de mon rêve.

Un homme qui dort, tient en cercle autour de lui le fil des heures, l'ordre des années et des mondes. Il les
consulte d'instinct en s'éveillant et y lit en une seconde le point de la terre qu'il occupe, le temps qui s'est

écoulé jusqu'à son réveil; mais leurs rangs peuvent se mêler, se rompre. Que vers le matin après quelque

insomnie, le sommeil le prenne en train de lire, dans une posture trop différente de celle où il dort

habituellement, il suffit de son bras soulevé pour arrêter et faire reculer le soleil, et à la première minute

de son réveil, il ne saura plus l'heure, il estimera qu'il vient à peine de se coucher. Que s'il s'assoupit dans

une position encore plus déplacée et divergente, par exemple après dîner assis dans un fauteuil, alors le

bouleversement sera complet dans les mondes désorbités, le fauteuil magique le fera voyager à toute

vitesse dans le temps et dans l'espace, et au moment d'ouvrir les paupières, il se croira couché quelques

mois plus tôt dans une autre contrée. Mais il suffisait que, dans mon lit même, mon sommeil fût profond

et détendît entièrement mon esprit; alors celui-ci lâchait le plan du lieu où je m'étais endormi, et quand je

m'éveillais au milieu de la nuit, comme j'ignorais où je me trouvais, je ne savais même pas au premier

instant qui j'étais; j'avais seulement dans sa simplicité première, le sentiment de l'existence comme il peut

frémir au fond d'un animal: j'étais plus dénué que l'homme des cavernes; mais alors le souvenir - non

encore du lieu où j'étais, mais de quelques-uns de ceux que j'avais habités et où j'aurais pu être - venait à

moi comme un secours d'en haut pour me tirer du néant d'où je n'aurais pu sortir tout seul; je passais en

une seconde par-dessus des siècles de civilisation, et l'image confusément entrevue de lampes à pétrole,

puis de chemises à col rabattu, recomposaient peu à peu les traits originaux de mon moi.

Peut-être l'immobilité des choses autour de nous leur est-elle imposée par notre certitude que ce sont elles
et non pas d'autres, par l'immobilité de notre pensée en face d'elles. Toujours est-il que, quand je me

réveillais ainsi, mon esprit s'agitant pour chercher, sans y réussir, à savoir où j'étais, tout tournait autour

de moi dans l'obscurité, les choses, les pays, les années. Mon corps, trop engourdi pour remuer,

cherchait, d'après la forme de sa fatigue, à repérer la position de ses membres pour en induire la direction

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