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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

On ne pouvait pas remercier mon père; on l'eût agacé par ce qu'il appelait des sensibleries. Je restai sans
oser faire un mouvement; il était encore devant nous, grand, dans sa robe de nuit blanche sous le

cachemire de l'Inde violet et rose qu'il nouait autour de sa tête depuis qu'il avait des névralgies, avec le

geste d'Abraham dans la gravure d'après Benozzo Gozzoli que m'avait donnée M. Swann, disant à Sarah

qu'elle a à se départir du côté d'Ïsaac. Il y a bien des années de cela. La muraille de l'escalier, où je vis

monter le reflet de sa bougie n'existe plus depuis longtemps. En moi aussie bien des choses ont été

détruites que je croyais devoir durer toujours et de nouvelles se sont édifiées donnant naissance à des

peines et à des joies nouvelles que je n'aurais pu prévoir alors, de même que les anciennes me sont

devenues difficiles à comprendre. Il y a bien longtemps aussi que mon père a cessé de pouvoir dire à

maman: "Va avec le petit." La possibilité de telles heures ne renaîtra jamais pour moi. Mais depuis peu

de temps, je recommence à très bien percevoir si je prête l'oreille, les sanglots que j'eus la force de

contenir devant mon père et qui n'éclatèrent que quand je me retrouvai seul avec maman. En réalité ils

n'ont jamais cessé; et c'est seulement parce que la vie se tait maintenant davantage autour de moi que je

les entends de nouveau, comme ces cloches de couvents que couvrent si bien les bruits de la ville

pendant le jour qu'on les croirait arrêtées mais qui se remettent à sonner dans le silence du soir.

Maman passa cette nuit-là dans ma chambre; au moment où je venais de commettre une faute telle que je
m'attendais à être obligé de quitter la maison, mes parents m'accordaient plus que je n'eusse jamais

obtenu d'eux comme récompense d'une belle action. Même à l'heure où elle se manifestait par cette

grâce, la conduite de mon père à mon égard gardait ce quelque chose d'arbitraire et d'immérité qui la

caractérisait et qui tenait â ce que généralement elle résultait plutôt de convenances fortuites que d'un

plan prémédité. Peut-être même que ce que j'appelais sa sévérité, quand il m'envoyait me coucher,

méritait moins ce nom que celle de ma mère ou ma grand'mère, car sa nature, plus différente en certains

points de la mienne que n'était la leur, n'avait probablement pas deviné jusqu'ici combien j'étais

malheureux tous les soirs, ce que ma mère et ma grand'mère savaient bien; mais elles m'aimaient assez

pour ne pas consentir à m'épargner de la souffrance, elles voulaient m'apprendre à la dominer afin de

diminuer ma sensibilité nerveuse et fortifier ma volonté. Pour mon père, dont l'affection pour moi était

d'une autre sorte, je ne sais pas s'il aurait eu ce courage: pour une fois où il venait de comprendre que

j'avais du chagrin, il avait dit à ma mère: "Va donc le consoler." Maman resta cette nuit-là dans ma

chambre et, comme pour ne gâter d'aucun remords ces heures si différentes de ce que j'avais eu le droit

d'espérer, quand Françoise, comprenant qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire en voyant maman

assise près de moi, qui me tenait la main et me laissait pleurer sans me gronder, lui demanda: "Mais

Madame, qu'a donc Monsieur à pleurer ainsi?" maman lui répondit: "Mais il ne sait pas lui-même,

Françoise, il est énervé; préparez-moi vite le grand lit et montez vous coucher." Ainsi, pour la première

fois, ma tristesse n'était plus considérée comme une faute punissable mais comme un mal involontaire

qu'on venait de reconnaître officiellement, comme un état nerveux dont je n'étais pas responsable; j'avais

le soulagement de n'avoir plus à mêler de scrupules à l'amertume de mes larmes, je pouvais pleurer sans

péché. Je n'étais pas non plus médiocrement fier vis-à-vis de Françoise de ce retour des choses humaines,

qui, une heure après que maman avait refusé de monter dans ma chambre et m'avait fait dédaigneusement

répondre que je devrais dormir, m'élevait à la dignité de grande personne et m'avait fait atteindre tout

d'un coup à une sorte de puberté du chagrin, d'émancipation des larmes. J'aurais dû être heureux: je ne

l'étais pas. Il me semblait que ma mère venait de me faire une première concession qui devait lui être

douloureuse, que c'était une première abdication de sa part devant l'idéal qu'elle avait conçu pour moi, et

que pour la première fois, elle, si courageuse, s'avouait vaincue. Il me semblait que si je venais de

remporter une victoire c'était contre elle, que j'avais réussi comme auraient pu faire la maladie, des

chagrins, ou l'âge, à détendre sa volonté, à faire fléchir sa raison et que cette soirée commençait une ère,

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