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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

Flora. "Oui, tu as très bien arrangé cela: je t'ai admirée", dit ma tante Céline. "Mais toi tu as été très bien
aussi." "Oui j'étais assez fière de ma phrase sur les voisins aimables." "Comment, c'est cela que vous

appelez remercier! s'écria mon grand-père. J'ai bien entendu cela, mais du diable si j'ai cru que c'était

pour Swann. Vous pouvez être sûres qu'il n'a rien compris." "Mais voyons, Swann n'est pas bête, je suis

certaine qu'il a apprécié. Je ne pouvais cependant pas lui dire le nombre de bouteilles et le prix du vin!"

Mon père et ma mère restèrent seuls, et s'assirent un instant; puis mon père dit: "Hé bien! si tu veux, nous

allons monter nous coucher." "Si tu veux, mon ami, bien que je n'aie pas l'ombre de sommeil; ce n'est pas

cette glace au café si anodine qui a pu pourtant me tenir si éveillée; mais j'aperçois de la lumière dans

l'office et puisque la pauvre Françoise m'a attendue, je vais lui demander de dégrafer mon corsage

pendant que tu vas te déshabiller." Et ma mère ouvrit la porte treillagée du vestibule qui donnait sur

l'escalier. Bientôt, je l'entendis qui montait fermer sa fenêtre. J'allai sans bruit dans le couloir; mon coeur

battait si fort que j'avais de la peine à avancer, mais du moins il ne battait plus d'anxiété, mais

d'épouvante et de joie. Je vis dans la cage de l'escalier la lumière projetée par la bougie de maman. Puis

je la vis elle-même; je m'élançai. A la première seconde, elle me regarda avec étonnement, ne

comprenant pas ce qui était arrivé. Puis sa figure prit une expression de colère, elle ne me disait même

pas un mot, et en effet pour bien moins que cela on ne m'adressait plus la parole pendant plusieurs jours.

Si maman m'avait dit un mot, ç'aurait été admettre qu'on pouvait me reparler et d'ailleurs cela peut-être

m'eût paru plus terrible encore, comme un signe que devant la gravité du châtiment qui allait se préparer,

le silence, la brouille, eussent été puérils. Une parole c'eût été le calme avec lequel on répond à un

domestique quand on vient de décider de le renvoyer; le baiser qu'on donne à un fils qu'on envoie

s'engager alors qu'on le lui aurait refusé si on devait se contenter d'être fâché deux jours avec lui. Mais

elle entendit mon père qui montait du cabinet de toilette où il était allé se déshabiller et pour éviter la

scène qu'il me ferait, elle me dit d'une voix entrecoupée par la colère: "Sauve-toi, sauve-toi, qu'au moins

ton père ne t'ait vu ainsi attendant comme un fou!" Mais je lui répétais: "Viens me dire bonsoir", terrifié

en voyant que le reflet de la bougie de mon père s'élevait déjà sur le mur, mais aussi usant de son

approche comme d'un moyen de chantage et espérant que maman, pour éviter que mon père me trouvât

encore là si elle continuait à refuser, allait me dire: "Rentre dans ta chambre, je vais venir." Il était trop

tard, mon père était devant nous. Sans le vouloir, je murmurai ces mots que personne n'entendit: "Je suis

perdu!"

Il n'en fut pas ainsi. Mon père me refusait constamment des permissions qui m'avaient été consenties
dans les pactes plus larges octroyés par ma mére et ma grand'mère parce qu'il ne se souciait pas des

"principes" et qu'il n'y avait pas avec lui de "Droit des gens". Pour une raison toute contingente, ou même

sans raison, il me supprimait au dernier moment telle promenade si habituelle, si consacrée, qu'on ne

pouvait m'en priver sans parjure, ou bien, comme il avait encore fait ce soir, longtemps avant l'heure

rituelle, il me disait: "Allons, monte te coucher, pas d'explication!" Mais aussi, parce qu'il n'avait pas de

principes (dans le sens de ma grand'mère), il n'avait pas à proprement parler d'intransigeance. Il me

regarda un instant d'un air étonné et fâché, puis dès que maman lui eut expliqué en quelques mots

embarrassés ce qui était arrivé, il lui dit: "Mais va donc avec lui, puisque tu disais justement que tu n'as

pas envie de dormir, reste un peu dans sa chambre, moi je n'ai besoin de rien." "Mais, mon ami, répondit

timidement ma mère, que j'aie envie ou non de dormir, ne change rien à la chose, on ne peut pas habituer

cet enfant..." "Mais il ne s'agit pas d'habituer, dit mon père en haussant les épaules, tu vois bien que ce

petit a du chagrin, il a l'air désolé, cet enfant; voyons, nous ne sommes pas des bourreaux! Quand tu

l'auras rendu malade, tu seras bien avancée! Puisqu'il y a deux lits dans sa chambre, dis donc à Françoise

de te préparer le grand lit et couche pour cette nuit auprès de lui. Allons, bonsoir, moi qui ne suis pas si

nerveux que vous, je vais me coucher."

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