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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

délicatesses, ne bavait pas sur le reste, ne se fondait pas avec lui, restait circonscrit. Exposés sur ce
silence qui n'en absorbait rien, les bruits les plus éloignés, ceux qui devaient venir de jardins situés à

l'autre bout de la ville, se percevaient détaillés avec un tel "fini" qu'ils semblaient ne devoir cet effet de

lointain qu'à leur pianissimo, comme ces motifs en sourdine si bien exécutés par l'orchestre du

Conservatoire que quoiqu'on n'en perde pas une note on croit les entendre cependant loin de la salle du

concert et que tous les vieux abonnés, - les soeurs de ma grand'mère aussi quand Swann leur avait donné

ses places, - tendaient l'oreille comme s'ils avaient écouté les progrès lointains d'une armée en marche qui

n'aurait pas encore tourné la rue de Trévise.

Je savais que le cas dans lequel je me mettais était de tous celui qui pouvait avoir pour moi, de la part de
mes parents, les conséquences les plus graves, bien plus graves en vérité qu'un étranger n'aurait pu le

supposer, de celles qu'il aurait cru que pouvaient produire seules des fautes vraiment honteuses. Mais

dans l'éducation qu'on me donnait, l'ordre des fautes n'était pas le même que dans l'éducation des autres

enfants et on m'avait habitué à placer avant toutes les autres (parce que sans doute il n'y en avait pas

contre lesquelles j'eusse besoin d'être plus soigneusement gardé) celles dont je comprends maintenant

que leur caractère commun est qu'on y tombe en cédant à une impulsion nerveuse. Mais alors on ne

prononçait pas ce mot, on ne déclarait pas cette origine qui aurait pu me faire croire que j'étais excusable

d'y succomber ou même peut-être incapable d'y résister. Mais je les reconnaissais bien à l'angoisse qui les

précédait comme à la rigueur du châtiment qui les suivait; et je savais que celle que je venais de

commettre était de la même famille que d'autres pour lesquelles j'avais été sévèrement puni, quoique

infiniment plus grave. Quand j'irais me mettre sur le chemin de ma mère au moment où elle monterait se

coucher, et qu'elle verrait que j'étais resté levé pour lui redire bonsoir dans le couloir, on ne me laisserait

plus rester à la maison, on me mettrait au collège le lendemain, c'était certain. Eh bien! dussé-je me jeter

par la fenêtre cinq minutes après, j'aimais encore mieux cela. Ce que je voulais maintenant c'était maman,

c'était lui dire bonsoir, j'étais allé trop loin dans la voie qui menait à la réalisation de ce désir pour

pouvoir rebrousser chemin.

J'entendis les pas de mes parents qui accompagnaient Swann; et quand le grelot de la porte m'eut averti
qu'il venait de partir, j'allai à la fenêtre. Maman demandait à mon père s'il avait trouvé la langouste bonne

et si M. Swann avait repris de la glace au café et à la pistache. "Je l'ai trouvée bien quelconque, dit ma

mère; je crois que la prochaine fois il faudra essayer d'un autre parfum." "Je ne peux pas dire comme je

trouve que Swann change, dit ma grand'tante, il est d'un vieux!" Ma grand'tante avait tellement l'habitude

de voir toujours en Swann un même adolescent, qu'elle s'étonnait de le trouver tout à coup moins jeune

que l'âge qu'elle continuait à lui donner. Et mes parents du reste commençaient à lui trouver cette

vieillesse anormale, excessive, honteuse et méritée des célibataires, de tous ceux pour qui il semble que

le grand jour qui n'a pas de lendemain soit plus long que pour les autres, parce que pour eux il est vide et

que les moments s'y additionnent depuis le matin sans se diviser ensuite entre des enfants. "Je crois qu'il

a beaucoup de soucis avec sa coquine de femme qui vit au su de tout Combray avec un certain monsieur

de Charlus. C'est la fable de la ville." Ma mère fit remarquer qu'il avait pourtant l'air bien moins triste

depuis quelque temps. "Il fait aussi moins souvent ce geste qu'il a tout à fait comme son père de s'essuyer

les yeux et de se passer la main sur le front. Moi je crois qu'au fond il n'aime plus cette femme." "Mais

naturellement il ne l'aime plus, répondit mon grand-père. J'ai reçu de lui il y a déjà longtemps une lettre à

ce sujet, à laquelle je me suis empressé de ne pas me conformer, et qui ne laisse aucun doute sur ses

sentiments au moins d'amour, pour sa femme. Hé bien! vous voyez, vous ne l'avez pas remercié pour

l'Asti", ajouta mon grand-père en se tournant vers ses deux belles-soeurs. "Comment, nous ne l'avons pas

remercié? je crois, entre nous, que je lui ai même tourné cela assez délicatement", repondit ma tante

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