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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

nous reconnaît, nous aborde familièrement, nous demande ce que nous faisons là. Et comme nous
inventons que nous avons quelque chose d'urgent à dire à sa parente ou amie, il nous assure que rien n'est

plus simple, nous fait entrer dans le vestibule et nous promet de nous l'envoyer avant cinq minutes. Que

nous l'aimons - comme en ce moment j'aimais Françoise - , l'intermédiaire bien intentionné qui d'un mot

vient de nous rendre supportable, humaine et presque propice la fête inconcevable, infernale, au sein de

laquelle nous croyions que des tourbillons ennemis, pervers et délicieux entraînaient loin de nous, la

faisant rire de nous, celle que nous aimons. Si nous en jugeons par lui, le parent qui nous a accosté et qui

est lui aussi un des initiés des cruels mystères, les autres invités de la fête ne doivent rien avoir de bien

démoniaque. Ces heures inaccessibles et suppliciantes où elle allait goûter des plaisirs inconnus, voici

que par une brèche inespérée nous y pénétrons; voici qu'un des moments dont la succession les aurait

composées, un moment aussi réel que les autres, même peut-être plus important pour nous, parce que

notre maîtresse y est plus mêlée, nous nous le représentons, nous le possédons, nous y intervenons, nous

l'avons créé presque: le moment où on va lui dire que nous sommes là, en bas. Et sans doute les autres

moments de la fête ne devaient pas être d'une essence bien différente de celui-là, ne devaient rien avoir

de plus délicieux et qui dût tant nous faire souffrir puisque l'ami bienveillant nous a dit: "Mais elle sera

ravie de descendre! Cela lui fera beaucoup plus de plaisir de causer avec vous que pe s'ennuyer là-haut."

Hélas! Swann en avait fait l'expérience, les bonnes intentions d'un tiers sont sans pouvoir sur une femme

qui s'irrite de se sentir poursuivie jusque dans une fête par quelqu'un qu'elle n'aime pas. Souvent, l'ami

redescend seul.

Ma mère ne vint pas, et sans ménagements pour mon amour-propre (engagé à ce que la fable de la
recherche dont elle était censée m'avoir prié de lui dire le résultat ne fût pas démentie) me fit dire par

Françoise ces mots: "Il n'y a pas de réponse" que depuis j'ai si souvent entendu des concierges de

"palaces" ou des valets de pied de tripots, rapporter à quelque pauvre fille qui s'étonne: "Comment, il n'a

rien dit, mais c'est impossible! Vous avez pourtant bien remis ma lettre. C'est bien, je vais attendre

encore." Et - de même qu'elle assure invariablement n'avoir pas besoin du bec supplémentaire que le

concierge veut allumer pour elle, et reste là, n'entendant plus que les rares propos sur le temps qu'il fait

échanger entre le concierge et un chasseur qu'il envoie tout d'un coup en s'apercevant de l'heure, faire

rafraîchir dans la glace la boisson d'un client, - ayant décliné l'offre de Françoise de me faire de la tisane

ou de rester auprès de moi, je la laissai retourner à l'office, je me couchai et je fermai les yeux en tâchant

de ne pas entendre la voix de mes parents qui prenaient le café au jardin. Mais au bout de quelques

secondes, je sentis qu'en écrivant ce mot à maman, en m'approchant, au risque de la fâcher, si près d'elle

que j'avais cru toucher le moment de la revoir, je m'étais barré la possibilité de m'endormir sans l'avoir

revue, et les battements de mon coeur, de minute en minute devenaient plus douloureux parce que

j'augmentais mon agitation en me prêchant un calme qui était l'acceptation de mon infortune. Tout à coup

mon anxiété tomba, une félicité m'envahit comme quand un médicament puissant commence à agir et

nous enlève une douleur: je venais de prendre la résolution de ne plus essayer de m'endormir sans avoir

revu maman, de l'embrasser coûte que coûte, bien que ce fût avec la certitude d'être ensuite fâché pour

longtemps avec elle, quand elle remonterait se coucher. Le calme qui résultait de mes angoisses finies me

mettait dans un allégresse extraordinaire, non moins que l'attente, la soif et la peur du danger. J'ouvris la

fenêtre sans bruit et m'assis au pied de mon lit; je ne faisais presque aucun mouvement afin qu'on ne

m'entendît pas d'en bas. Dehors, les choses semblaient, elles aussi, figées en une muette attention à ne pas

troubler le clair de lune, qui doublant et reculant chaque chose par l'extension devant elle de son reflet,

plus dense et concret qu'elle-même, avait à la fois aminci et agrandi le paysage comme un plan replié

jusque-là, qu'on développe. Ce qui avait besoin de bouger, quelque feuillage de marronnier, bougeait.

Mais son frissonnement minutieux, total, exécuté jusque dans ses moindres nuances et ses dernières

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