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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

voix basse à maman: "Rappelle-moi donc le vers que tu m'as appris et qui me soulage tant dans ces
moments-là. Ah! oui: "Seigneur, que de vertus vous nous faites haïr!" Ah! comme c'est bien!"

Je ne quittais pas ma mère des yeux, je savais que quand on serait à table, on ne me permettrait pas de
rester pendant toute la durée du dîner et que pour ne pas contrarier mon père, maman ne me laisserait pas

l'embrasser à plusieurs reprises devant le monde, comme si ç'avait été dans ma chambre. Aussi je me

promettais, dans la salle à manger, pendant qu'on commencerait à dîner et que je sentirais approcher

l'heure, de faire d'avance de ce baiser qui serait si court et furtif, tout ce que j'en pouvais faire seul, de

choisir avec mon regard la place de la joue que j'embrasserais, de préparer ma pensée pour pouvoir grâce

à ce commencement mental de baiser consacrer toute la minute que m'accorderait maman à sentir sa joue

contre mes lèvres, comme un peintre qui ne peut obtenir que de courtes séances de pose, prépare sa

palette, et a fait d'avance de souvenir, d'après ses notes, tout ce pour quoi il pouvait à la rigueur se passer

de la présence du modèle. Mais voici qu'avant que le dîner fût sonné mon grand-père eut la férocité

inconsciente de dire: "Le petit a l'air fatigué, il devrait monter se coucher. On dîne tard du reste ce soir."

Et mon père, qui ne gardait pas aussi scrupuleusement que ma grand'mère et que ma mère la foi des

traités, dit: "Oui, allons, vas te coucher." Je voulus embrasser maman, à cet instant on entendit la cloche

du dîner. "Mais non, voyons, laisse ta mère, vous vous êtes assez dit bonsoir comme cela, ces

manifestations sont ridicules. Allons, monte!" Et il me fallut partir sans viatique; il me fallut monter

chaque marche de l'escalier, comme dit l'expression populaire, à "contre-coeur", montant contre mon

coeur qui voulait retourner près de ma mère parce qu'elle ne lui avait pas, en m'embrassant, donné licence

de me suivre. Cet escalier détesté où je m'engageais toujours si tristement, exhalait une odeur de vernis

qui avait en quelque sorte absorbé, fixé, cette sorte particulière de chagrin que je ressentais chaque soir et

la rendait peut-être plus cruelle encore pour ma sensibilité parce que sous cette forme olfactive mon

intelligence n'en pouvait plus prendre sa part. Quand nous dormons et qu'une rage de dents n'est encore

perçue par nous que comme une jeune fille que nous nous efforçons deux cents fois de suite de tirer de

l'eau ou que comme un vers de Molière que nous nous répétons sans arrêter, c'est un grand soulagement

de nous réveiller et que notre intelligence puisse débarrasser l'idée de rage de dents, de tout déguisement

héroïque ou cadencé. C'est l'inverse de ce soulagement que j'éprouvais quand mon chagrin de monter

dans ma chambre entrait en moi d'une façon infiniment plus rapide, presque instantanée, à la fois

insidieuse et brusque, par l'inhalation, - beaucoup plus toxique que la pénétration morale, - de l'odeur de

vernis particulière à cet escalier. Une fois dans ma chambre, il fallut boucher toutes les issues, fermer les

volets, creuser mon propre tombeau, en défaisant mes couvertures, revêtir le suaire de ma chemise de

nuit. Mais avant de m'ensevelir dans le lit de fer qu'on avait ajouté dans la chambre parce que j'avais trop

chaud l'été sous les courtines de reps du grand lit, j'eus un mouvement de révolte, je voulus essayer d'une

ruse de condamné. J'écrivis à ma mère en la suppliant de monter pour une chose grave que je ne pouvais

lui dire dans ma lettre. Mon effroi était que Françoise, la cuisinière de ma tante qui était chargée de

s'occuper de moi quand j'étais à Combray, refusât de porter mon mot. Je me doutais que pour elle, faire

une commission à ma mère quand il y avait du monde lui paraîtrait aussi impossible que pour le portier

d'un théâtre de remettre une lettre à un acteur pendant qu'il est en scène. Elle possédait à l'égard des

choses qui peuvent ou ne peuvent pas se faire un code impérieux, abondant, subtil et intransigeant sur des

distinctions insaisissables ou oiseuses (ce qui lui donnait l'apparence de ces lois antiques qui, à côté de

prescriptions féroces comme de massacrer les enfants à la mamelle, défendent avec une délicatesse

exagérée de faire bouillir le chevreau dans le lait de sa mère, ou de manger dans un animal le nerf de la

cuisse). Ce code, si l'on en jugeait par l'entêtement soudain qu'elle mettait à ne pas vouloir faire certaines

commissions que nous lui donnions, semblait avoir prévu des complexités sociales et des raffinements

mondains tels que rien dans l'entourage de Françoise et dans sa vie de domestique de village n'avait pu

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