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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

détail comment il s'y prend pour composer un rôle. C'est tout ce qu'il y a de plus intéressant. C'est un
voisin de M. Vinteuil, je n'en savais rien; et il est très aimable." "Il n'y a pas que M. Vinteuil qui ait des

voisins aimables", s'écria ma tante Céline d'une voix que la timidité rendait forte et la préméditation,

factice, tout en jetant sur Swann ce qu'elle appelait un regard significatif. En même temps ma tante Flora

qui avait compris que cette phrase était le remerciement de Céline pour le vin d'Asti, regardait également

Swann avec un air mêlé de congratulation et d'ironie, soit simplement pour souligner le trait d'esprit da sa

soeur, soit qu'elle enviât Swann de l'avoir inspiré, soit qu'elle ne pût s'empêcher de se moquer de lui parce

qu'elle le croyait sur la sellette. "Je crois qu'on pourra réussir à avoir ce monsieur à dîner, continua Flora;

quand on le met sur Maubant ou sur Mme Materna, il parle des heures sans s'arrêter." "Ce doit être

délicieux", soupira mon grand-père dans l'esprit de qui la nature avait malheureusement aussi

complètement omis d'inclure la possibilité de s'intéresser passionnément aux coopératives suédoises ou à

la composition des rôles de Maubant, qu'elle avait oublié de fournir celui des soeurs de ma grand'mère du

petit grain de sel qu'il faut ajouter soi-même pour y trouver quelque saveur, à un récit sur la vie intime de

Molé ou du comte de Paris. "Tenez, dit Swann à mon grand-père, ce que je vais vous dire a plus de

rapports que cela n'en a l'air avec ce que vous me demandiez, car sur certains points les choses n'ont pas

énormément changé. Je relisais ce matin dans Saint-Simon quelque chose qui vous aurait amusé. C'est

dans le volume sur son ambassade d'Espagne; ce n'est pas un des meilleurs, ce n'est guère qu'un journal,

mais du moins un journal merveilleusement écrit, ce qui fait déjà une première différence avec les

assommants journaux que nous nous croyons obligés de lire matin et soir." "Je ne suis pas de votre avis,

il y a des jours où la lecture des journaux me semble fort agréable...", interrompit ma tante Flora, pour

montrer qu'elle avait lu la phrase sur le Corot de Swann dans le Figaro. "Quand ils parlent de

choses ou de gens qui nous intéressent!" enchérit ma tante Céline. "Je ne dis pas non, répondit Swann

étonné. Ce que je reproche aux journaux c'est de nous faire faire attention tous les jours à des choses

insignifiantes tandis que nous lisons trois ou quatre fois dans notre vie les livres où il y a des choses

essentielles. Du moment que nous déchirons fiévreusement chaque matin la bande du journal, alors on

devrait changer les choses et mettre dans le journal, moi je ne sais pas, les...Pensées de Pascal! (il détacha

ce mot d'un ton d'emphase ironique pour ne pas avoir l'air pédant). Et c'est dans le volume doré sur

tranches que nous n'ouvrons qu'une fois tous les dix ans, ajouta-t-il en témoignant pour les choses

mondaines ce dédain qu'affectent certains hommes du monde, que nous lirions que la reine de Grèce est

allée à Cannes ou que la princesse de Léon a donné un bal costumé. Comme cela la juste proportion

serait rétablie." Mais regrettant de s'être laissé aller à parler même légèrement de choses sérieuses: "Nous

avons une bien belle conversation, dit-il ironiquement, je ne sais pas pourquoi nous abordons ces

"sommets", et se tournant vers mon grand-père: "Donc Saint-Simon raconte que Maulevrier avait eu

l'audace de tendre la main à ses fils. Vous savez, c'est ce Maulevrier dont il dit: "Jamais je ne vis dans

cette épaisse bouteille que de l'humeur, de la grossièreté et des sottises." "Épaisses ou non, je connais des

bouteilles où il y a tout autre chose", dit vivement Flora, qui tenait à avoir remercié Swann elle aussi, car

le présent de vin d'Asti s'adressait aux deux. Céline se mit à rire. Swann interloqué reprit: "Je ne sais si ce

fut ignorance ou panneau, écrit Saint-Simon, il voulut donner la main à mes enfants. Je m'en aperçus

assez tôt pour l'en empêcher." Mon grand-père s'extasiait déjà sur "ignorance ou panneau", mais Mlle

Céline, chez qui le nom de Saint-Simon, - un littérateur, - avait empêché l'anesthésie complète des

facultés auditives, s'indignait déjà: "Comment? vous admirez cela? Eh bien! c'est du joli! Mais qu'est-ce

que cela peut vouloir dire; est-ce qu'un homme n'est pas autant qu'un autre? Qu'est-ce que cela peut faire

qu'il soit duc ou cocher s'il a de l'intelligence et du coeur? Il avait une belle manière d'élever ses enfants,

votre Saint-Simon, s'il ne leur disait pas de donner la main à tous les honnêtes gens. Mais c'est

abominable, tout simplement. Et vous osez citer cela?" Et mon grand-père navré, sentant l'impossibilité,

devant cette obstruction, de chercher à faire raconter à Swann, les histoires qui l'eussent amusé disait à

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