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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

Mais le seul d'entre nous pour qui la venue de Swann devint l'objet d'une préoccupation douloureuse, ce
fut moi. C'est que les soirs où des étrangers, ou seulement M. Swann, étaient là, maman ne montait pas

dans ma chambre. Je ne dînais pas à table, je venais après dîner au jardin, et à neuf heures je disais

bonsoir et allais me coucher. Je dînais avant tout le monde et je venais ensuite m'asseoir à table, jusqu'à

huit heures où il était convenu que je devais monter; ce baiser précieux et fragile que maman me confiait

d'habitude dans mon lit au moment de m'endormir il me fallait le transporter de la salle à manger dans ma

chambre et le garder pendant tout le temps que je me déshabillais, sans que se brisât sa douceur, sans que

se répandît et s'évaporât sa vertu volatile et, justement ces soirs-là où j'aurais eu besoin de le recevoir

avec plus de précaution, il fallait que je le prisse, que je le dérobasse brusquement, publiquement, sans

même avoir le temps et la liberté d'esprit nécessaires pour porter à ce que je faisais cette attention des

maniaques qui s'efforcent de ne pas penser à autre chose pendant qu'ils ferment une porte, pour pouvoir,

quand l'incertitude maladive leur revient, lui opposer victorieusement le souvenir du moment où ils l'ont

fermée. Nous étions tous au jardin quand retentirent les deux coups hésitants de la clochette. On savait

que c'était Swann; néanmoins tout le monde se regarda d'un air interrogateur et on envoya ma grand'mère

en reconnaissance. "Pensez à le remercier intelligiblement de son vin, vous savez qu'il est délicieux et la

caisse est énorme, recommanda mon grand'-père à ses deux belles-soeurs." "Ne commencez pas à

chuchoter, dit ma grand'tante. Comme c'est confortable d'arriver dans une maison où tout le monde parle

bas." "Ah! voilà M. Swann. Nous allons lui demander s'il croit qu'il fera beau demain", dit mon père. Ma

mère pensait qu'un mot d'elle effacerait toute la peine que dans notre famille on avait pu faire à Swann

depuis son mariage. Elle trouva le moyen de l'emmener un peu à l'écart. Mais je la suivis; je ne pouvais

me décider à la quitter d'un pas en pensant que tout à l'heure il faudrait que je la laisse dans la salle à

manger et que je remonte dans ma chambre sans avoir comme les autres soirs la consolation qu'elle vînt

m'embrasser. "Voyons, monsieur Swann, lui dit-elle, parlez-moi un peu de votre fille; je suis sûre qu'elle

a déjà le goût des belles oeuvres comme son papa." "Mais venez donc vous asseoir avec nous tous sous la

véranda", dit mon grand-père en s'approchant. Ma mère fut obligée de s'interrompre, mais elle tira de

cette contrainte même une pensée délicate de plus, comme les bons poètes que la tyrannie de la rime

force à trouver leurs plus grandes beautés: "Nous reparlerons d'elle quand nous serons tous les deux,

dit-elle à mi-voix à Swann. Il n'y a qu'une maman qui soit digne de vous comprendre. Je suis sûre que la

sienne serait de mon avis." Nous nous assîmes tous autour de la table de fer. J'aurais voulu ne pas penser

aux heures d'angoisse que je passerais ce soir seul dans ma chambre sans pouvoir m'endormir; je tâchais

de me persuader qu'elles n'avaient aucune importance, puisque je les aurais oubliées demain matin, de

m'attacher à des idées d'avenir qui auraient dû me conduire comme sur un pont au delà de l'abîme

prochain qui m'effrayait. Mais mon esprit tendu par ma préoccupation, rendu convexe comme le regard

que je dardais sur ma mère, ne se laissait pénétrer par aucune impression étrangère. Les pensées entraient

bien en lui, mais à condition de laisser dehors tout élément de beauté ou simplement de drôlerie qui m'eût

touché ou distrait. Comme un malade, grâce à un anesthésique, assiste avec une pleine lucidité à

l'opération qu'on pratique sur lui, mais sans rien sentir, je pouvais me réciter des vers que j'aimais ou

observer les efforts que mon grand-père faisait pour parler à Swann du duc d'Audiffret-Pasquier, sans que

les premiers me fissent éprouver aucune émotion, les seconds aucune gaîté. Ces efforts furent

infructueux. A peine mon grand-père eut-il posé à Swann une question relative à cet orateur qu'une des

soeurs de ma grand'mère aux oreilles de qui cette question résonna comme un silence profond mais

intempestif et qu'il était poli de rompre, interpella l'autre: "Imagine-toi, Céline, que j'ai fait la

connaissance d'une jeune institutrice suédoise qui m'a donné sur les coopératives dans les pays

scandinaves des détails tout ce qu'il y a de plus intéressants. Il faudra qu'elle vienne dîner ici un soir." "Je

crois bien! répondit sa soeur Flora, mais je n'ai pas perdu mon temps non plus. J'ai rencontré chez M.

Vinteuil un vieux savant qui connaît beaucoup Maubant, et à qui Maubant a expliqué dans le plus grand

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