bibliotheq.net - littérature française
 

Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

ignorantes du monde et à la naïveté de qui il avait été si facile de faire accroire que la princesse de Sagan
et la duchesse de Guermantes étaient obligées de payer des malheureux pour avoir du monde à leurs

dîners, que si on leur avait offert de les faire inviter chez ces deux grandes dames, l'ancienne concierge et

la cocotte eussent dédaigneusement refusé.

Les Verdurin n'invitaient pas à dîner: on avait chez eux "son couvert mis". Pour la soirée, il n'y avait pas
de programme. Le jeune pianiste jouait, mais seulement si "ça lui chantait", car on ne forçait personne et

comme disait M. Verdurin: "Tout pour les amis, vivent les camarades!" Si le pianiste voulait jouer la

chevauchée de la Walkyrie ou le prélude de Tristan, Mme Verdurin protestait, non que

cette musique lui déplût, mais au contraire parce qu'elle lui causait trop d'impression. "Alors vous tenez à

ce que j'aie ma migraine? Vous savez bien que c'est la même chose chaque fois qu'il joue ça. Je sais ce

qui m'attend! Demain quand je voudrai me lever, bonsoir, plus personne!" S'il ne jouait pas, on causait, et

l'un des amis, le plus souvent leur peintre favori d'alors, "lâchait", comme disait M. Verdurin, "une grosse

faribole qui faisait s'esclaffer tout le monde", Mme Verdurin surtout, à qui, - tant elle avait l'habitude de

prendre au propre les expressions figurées des émotions qu'elle éprouvait, - le docteur Cottard (un jeune

débutant à cette époque) dut un jour remettre sa mâchoire qu'elle avait décrochée pour avoir trop ri.

L'habit noir était défendu parce qu'on était entre "copains" et pour ne pas ressembler aux "ennuyeux"
dont on se garait comme de la peste et qu'on n'invitait qu'aux grandes soirées, données le plus rarement

possible et seulement si cela pouvait amuser le peintre ou faire connaître le musicien. Le reste du temps

on se contentait de jouer des charades, de souper en costumes, mais entre soi, en ne mêlant aucun

étranger au petit "noyau".

Mais au fur et à mesure que les "camarades" avaient pris plus de place dans la vie de Mme Verdurin, les
ennuyeux, les réprouvés, ce fut tout ce qui retenait les amis loin d'elle, ce qui les empêchait quelquefois

d'être libres, ce fut la mère de l'un, la profession de l'autre, la maison de campagne ou la mauvaise santé

d'un troisième. Si le docteur Cottard croyait devoir partir en sortant de table pour retourner auprès d'un

malade en danger: "Qui sait, lui disait Mme Verdurin, cela lui fera peut-être beaucoup plus de bien que

vous n'alliez pas le déranger ce soir; il passera une bonne nuit sans vous; demain matin vous irez de

bonne heure et vous le trouverez guéri." Dès le commencement de décembre elle était malade à la pensée

que les fidèles "lâcheraient" pour le jour de Noël et le 1er janvier. La tante du pianiste exigeait qu'il vînt

dîner ce jour-là en famille chez sa mère à elle:

"Vous croyez qu'elle en mourrait, votre mère, s'écria durement Mme Verdurin, si vous ne dîniez pas avec
elle le jour de l'an, comme en province!"

Ses inquiétudes renaissaient à la semaine sainte:

"Vous, Docteur, un savant, un esprit fort, vous venez naturellement le vendredi saint comme un autre
jour?" dit-elle à Cottard la première année, d'un ton assuré comme si elle ne pouvait douter de la réponse.

Mais elle tremblait en attendant qu'il l'eût prononcée, car s'il n'était pas venu, elle risquait de se trouver

seule.

"Je viendrai le vendredi saint... vous faire mes adieux car nous allons passer les fêtes de Pâques en
Auvergne."

"En Auvergne? pour vous faire manger par les puces et la vermine, grand bien vous fasse!"

Et après un silence:

< page précédente | 102 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.