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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

C'est ainsi que je restais souvent jusqu'au matin à songer au temps de Combray, à mes tristes soirées sans
sommeil, à tant de jours aussi dont l'image m'avait été plus récemment rendue par la saveur - ce qu'on

aurait appelé à Combray le "parfum" - d'une tasse de thé, et par association de souvenirs à ce que, bien

des années après avoir quitté cette petite ville, j'avais appris, au sujet d'un amour que Swann avait eu

avant ma naissance, avec cette précision dans les détails plus facile à obtenir quelquefois pour la vie de

personnes mortes il y a des siècles que pour celle de nos meilleurs amis, et qui semble impossible comme

semblait impossible de causer d'une ville à une autre - tant qu'on ignore le biais par lequel cette

impossibilité a été tournée. Tous ces souvenirs ajoutés les uns aux autres ne formaient plus qu'une masse,

mais non sans qu'on ne pût distinguer entre eux, - entre les plus anciens, et ceux plus récents, nés d'un

parfum, puis ceux qui n'étaient que les souvenirs d'une autre personne de qui je les avais appris - sinon

des fissures, des failles véritables, du moins ces veinures, ces bigarrures de coloration, qui dans certaines

roches, dans certains marbres, révèlent des différences d'origine, d'âge, de "formation".

Certes quand approchait le matin, il y avait bien longtemps qu'était dissipée la brève incertitude de mon
réveil. Je savais dans quelle chambre je me trouvais effectivement, je l'avais reconstruite autour de moi

dans l'obscurité, et, - soit en m'orientant par la seule mémoire, soit en m'aidant, comme indication, d'une

faible lueur aperçue, au pied de laquelle je plaçais les rideaux de la croisée - , je l'avais reconstruite tout

entière et meublée comme un architecte et un tapissier qui gardent leur ouverture primitive aux fenêtres

et aux portes, j'avais reposé les glaces et remis la commode à sa place habituelle. Mais à peine le jour - et

non plus le reflet d'une dernière braise sur une tringle de cuivre que j'avais pris pour lui - traçait-il dans

l'obscurité, et comme à la craie, sa première raie blanche et rectificative, que la fenêtre avec ses rideaux,

quittait le cadre de la porte où je l'avais située par erreur, tandis que pour lui faire place, le bureau que ma

mémoire avait maladroitement installé là se sauvait à toute vitesse, poussant devant lui la cheminée et

écartant le mur mitoyen du couloir; une courette régnait à l'endroit où il y a un instant encore s'étendait le

cabinet de toilette, et la demeure que j'avais rebâtie dans les ténèbres était allée rejoindre les demeures

entrevues dans le tourbillon du réveil, mise en fuite par ce pâle signe qu'avait tracé au-dessus des rideaux

le doigt levé du jour.

DEUXIÈME PARTIE. UN AMOUR DE SWANN

Pour faire partie du "petit noyau", du "petit groupe", du "petit clan" des Verdurin, une condition était
suffisante mais elle était nécessaire: il fallait adhérer tacitement à un Credo dont un des articles était que

le jeune pianiste, protégé par Mme Verdurin cette année-là et dont elle disait: "Ça ne devrait pas être

permis de savoir jouer Wagner comme ça!", "enfonçait" à la fois Planté et Rubinstein et que le docteur

Cottard avait plus de diagnostic que Potain. Toute "nouvelle recrue" à qui les Verdurin ne pouvaient pas

persuader que les soirées des gens qui n'allaient pas chez eux étaient ennuyeuses comme la pluie, se

voyait immédiatement exclue. Les femmes étant à cet égard plus rebelles que les hommes à déposer toute

curiosité mondaine et l'envie de se renseigner par soi-même sur l'agrément des autres salons, et les

Verdurin sentant d'autre part que cet esprit d'examen et ce démon de frivolité pouvaient par contagion

devenir fatal à l'orthodoxie de la petite église, ils avaient été amenés à rejeter successivement tous les

"fidèles" du sexe féminin.

En dehors de la jeune femme du docteur, ils étaient réduits presque uniquement cette année-là (bien que
Mme Verdurin fût elle-même vertueuse et d'une respectable famille bourgeoise excessivement riche et

entièrement obscure avec laquelle elle avait peu à peu cessé volontairement toute relation) à une

personne presque du demi-monde, Mme de Crécy, que Mme Verdurin appelait par son petit nom, Odette,

et déclarait être "un amour" et à la tante du pianiste, laquelle devait avoir tiré le cordon; personnes

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