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Marcel Proust - Du Côté de chez Swann

Swann qu'ils s'étaient constitué, mes parents avaient omis par ignorance de faire entrer une foule de
particularités de sa vie mondaine que étaient cause que d'autres personnes, quand elles étaient en sa

présence, voyaient les élégances régner dans son visage et s'arrêter à son nez busqué comme à leur

frontière naturelle; mais aussi ils avaient pu entasser dans ce visage désaffecté de son prestige, vacant et

spacieux, au fond de ces yeux dépréciés, le vague et doux résidu, - mi-mémoire, mi-oubli, - des heures

oisives passées ensemble après nos dîners hebdomadaires, autour de la table de jeu ou au jardin, durant

notre vie de bon voisinage campagnard. L'enveloppe corporelle de notre ami en avait été si bien bourrée,

ainsi que de quelques souvenirs relatifs à ses parents, que ce Swann-là était devenu un être complet et

vivant, et que j'ai l'impression de quitter une personne pour aller vers une autre qui en est distincte,

quand, dans ma mémoire, du Swann que j'ai connu plus tard avec exactitude je passe à ce premier

Swann, - à ce premier Swann dans lequel je retrouve les erreurs charmantes de ma jeunesse, et qui

d'ailleurs ressemble moins à l'autre qu'aux personnes que j'ai connues à la même époque, comme s'il en

était de notre vie ainsi que d'un musée où tous les portraits d'un même temps ont un air de famille, une

même tonalité - à ce premier Swann rempli de loisir, parfumé par l'odeur du grand marronnier, des

paniers de framboises et d'un brin d'estragon.

Pourtant un jour que ma grand'mère était allée demander un service à une dame qu'elle avait connue au
Sacré-Coeur (et avec laquelle, à cause de notre conception des castes elle n'avait pas voulu rester en

relations malgré une sympathie réciproque), la marquise de Villeparisis, de la célèbre famille de

Bouillon, celle-ci lui avait dit: "Je crois que vous connaissez beaucoup M. Swann qui est un grand ami de

mes neveux des Laumes". Ma grand'mère était revenue de sa visite enthousiasmée par la maison qui

donnait sur des jardins et où Mme de Villeparisis lui conseillait de louer, et aussi par un giletier et sa

fille, qui avaient leur boutique dans la cour et chez qui elle était entrée demander qu'on fît un point à sa

jupe qu'elle avait déchirée dans l'escalier. Ma grand'mère avait trouvé ces gens parfaits, elle déclarait que

la petite était une perle et que le giletier était l'homme le plus distingué, le mieux qu'elle eût jamais vu.

Car pour elle, la distinction était quelque chose d'absolument indépendant du rang social. Elle s'extasiait

sur une réponse que le giletier lui avait faite, disant à maman: "Sévigné n'aurait pas mieux dit!" et en

revanche, d'un neveu de Mme de Villeparisis qu'elle avait rencontré chez elle: "Ah! ma fille, comme il

est commun!"

Or le propos relatif à Swann avait eu pour effet non pas de relever celui-ci dans l'esprit de ma grand'tante,
mais d'y abaisser Mme de Villeparisis. Il semblait que la considération que, sur la foi de ma grand'mère,

nous accordions à Mme de Villeparisis, lui créât un devoir de ne rien faire qui l'en rendît moins digne et

auquel elle avait manqué en apprenant l'existence de Swann, en permettant à des parents à elle de le

fréquenter. "Comment elle connaît Swann? Pour une personne que tu prétendais parente du maréchal de

Mac-Mahon!" Cette opinion de mes parents sur les relations de Swann leur parut ensuite confirmée par

son mariage avec une femme de la pire société, presque une cocotte que, d'ailleurs, il ne chercha jamais à

présenter, continuant à venir seul chez nous, quoique de moins en moins, mais d'après laquelle ils crurent

pouvoir juger - supposant que c'était là qu'il l'avait prise - le milieu, inconnu d'eux, qu'il fréquentait

habituellement.

Mais une fois, mon grand-père lut dans un journal que M. Swann était un des plus fidèles habitués des
déjeuners du dimanche chez le duc de X..., dont le père et l'oncle avaient été les hommes d'État les plus

en vue du règne de Louis-Philippe. Or mon grand-père était curieux de tous les petits faits qui pouvaient

l'aider à entrer par la pensée dans la vie privée d'hommes comme Molé, comme le duc Pasquier, comme

le duc de Broglie. Il fut enchanté d'apprendre que Swann fréquentait des gens qui les avaient connus. Ma

grand'tante au contraire interpréta cette nouvelle dans un sens défavorable à Swann: quelqu'un qui

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