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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois

suis du métier. - Dites que je suis mort. - Je l'enterrerai: ce ne sera pas le premier, je suis médecin. - Voilà
un mortel bien opiniâtre... qu'il entre!S Eh! Monsieur, vous me prenez donc pour une bête curieuse? -

Oui, Monsieur, pour le phénix. - Eh bien, sachez donc qu'il en coûte douze sols pour me voir! - En voilà

vingt-quatre et je reviendrai demain. » - Voltaire fut désarmé et combla son interlocuteur de politesses.

Les Genevois qui fréquentaient Voltaire étaient très scrupuleux sur le choix des personnes qu'ils
présentaient à Ferney. Un magnat hongrois, homme de fort peu d'esprit, tourmentait ses relations pour en

obtenir la faveur d'une visite. Afin de débarrasser leurs parents de ses obsessions, les jeunes Chauvet se

chargèrent de satisfaire le magyar. Un soir, on le conduit à la campagne dans un carrosse fermé: les

arrivants sont reçus par deux laquais à la livrée de Voltaire; l'étranger, introduit dans un salon où règne

une clarté douteuse, distingue sur un sofa un vieillard enveloppé d'une robe de chambre et la figure

abritée par une immense perruque, lequel toussant creux et parlant à demi-voix, reçoit l'étranger fort

poliment, lui fait raconter ses voyages, lui débite quelques gaies anecdotes. Le magyar lui demande de si

les papiers qu'il voit sur la table ne sont pas quelque chef-d'oeuvre nouveau. « Moins que rien..., un faible

enfant de ma vieillesse!... une tragédie. - Peut-on en savoir le titre? - Oh! ma tragédie est un sujet cher

aux enfants de Genève: c'est l'histoire du fameux Empro Giraud; les principaux personnages sont ses non

moins célèbres compagnons, Carrain, Carreau, Dupuis, Simon, etc. (1) »

[(1) Ces mots forment un jeu familier aux écoliers genevois.]

Puis il déclame quelques vers du chef-d'oeuvre nouveau... La visite terminée, le Hongrois enthousiasmé
mit une large offrande dans la main des laquais, frères et amis du pseudo-Voltaire; la mystification

continua aux dépens du magyar, car avec son or ses perfides amis lui offrirent un souper où, devant un

cercle nombreux, ils lui firent narrer son aventure dans tous ses détails. - Lorsque Voltaire apprit cette

plaisanterie, il voulut voir son Sosie costumé et lui dit: « Je partagerais bien volontiers ma gloire avec

vous, si vous vous chargiez de la moitié de mes admirateurs. »

Voltaire avait une grande répugnance à se laisser peindre, et gardait à ce sujet une sérieuse rancune
contre le Genevois Huber, artiste distingué et homme de beaucoup d'esprit, qui savait en un instant

croquer la physionomie du poëte. Il avait même imaginé une plaisanterie fort désagréable à Voltaire; il

aplatissait un large morceau de mie de pain, et, le faisant mordre à son chien, il dirigeait si adroitement

les dents de l'animal que le fragment qui lui restait entre les doigts représentait fidèlement le profil du

philosophe de Ferney. Celui-ci finit cependant par prendre son parti des opérations du malicieux peintre

et l'invita souvent à dîner., La scène suivante, qui se passa devant l'artiste genevois, lui fournit le sujet

d'une de ses meilleures compositions.

Un quaker de Philadelphie, nommé Claude Gay, passa quelques jours à Genève: entendant vanter sa
science et sa simplicité, Voltaire désira le voir; le quaker s'en défendit; enfin il accepta une invitation à

dîner. Charmé d'abord de la belle et calme figure de son hôte, le philosophe se regarda bientôt comme

piqué au jeu par sa sobriété; l'Américain le laissa rire avec le plus grand sang-froid. Puis la conversation

tourna sur les premiers habitants de la terre et sur les patriarches, et Voltaire de lancer quelques

épigrammes contre les preuves historiques de la révélation, Claude Gay discuta sans s'émouvoir: irrité

par sa froideur, la vivacité de Voltaire devint de la colère, si bien qu'à la fin le quaker, se levant de table,

lui dit: « Ami Voltaire, peut-être un jour tu entendras mieux ces choses: en attendant, trouve bien que je

te quitte. Dieu te conserve et surtout te dirige... » puis il partit sans écouter aucune excuse, Voltaire,

honteux de lui-même, prétexta un travail pressé et se retira dans son appartement. - Hubert dînait ce

jour-là à Ferney: il esquissa la scène dont il n'avait rien perdu, mettant en opposition le calme du quaker

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