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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois

manifestation ne flattât grandement celui qui en était l'objet, mais il n'en laissait rien voir. Ses visites les
plus fréquentes avaient pour but le comptoir de MM. Macaire, banquiers, au bas de la Cité. Un jour,

voyant les curieux entassés jusque sur les marches de cette maison ' il s'arrêta sur le seuil et s'écria d'une

voix tonnante: « Qu'est-ce que vous voulez, badauds que vous êtes! voir un squelette?... Eh bien! en voilà

un!... » Puis, écartant les revers de son habit, il exhiba un grand corps efflanqué, et remonta dans son

carrosse, au bruit des applaudissements de la foule. - Plus tard, un bon curé de Saint-Claude vint à Ferney

et désira lui être présenté: le brave homme expliqua à Mme Denis que, malgré son grand âge, il avait fait

à pied cette longue route pour voir celui qui remplissait le monde de son nom. On le fit entrer: à la vue de

Voltaire, le pauvre ecclésiastique demeure tout à fait interloqué et finit par balbutier timidement: «

Monseigneur, quand je vous vois, je vois la grande chandelle qui éclaire l'univers. » - « Madame Denis,

replique vivement le poëte, allez vite chercher des mouchettes. » Et à une dame qui l'avait interrompu

pour lui dire: « Ah! Monsieur, vous avez bien travaillé pour la postérité! » - « Oui, Madame, j'ai planté

quatre mille pieds d'arbres dans mon parc. »

La louange la plus extraordinaire et la plus scandaleuse qu'il ait eu l'occasion d'entendre lui fut
administrée par Guibert, auteur d'une tragédie intitulée: le Connétable de Bourbon. Guibert avait passé

huit jours à Ferney sans parvenir à voir le maître du logis: en partant il pria un domestique de remettre à

Voltaire les vers suivants:

« Je croyais voir ici le vrai dieu du génie, L'entendre, lui parler, l'admirer en tout point; Mais, tout
semblable au Christ en son Eucharistie, On le mange, on le boit et l'on ne le voit point. »

A peine Voltaire a lu, qu'il fait atteler son carrosse, court après Guibert, le rejoint, l'embrasse et le
ramène: il le garda longtemps auprès de lui.

Cette soif d'admiration causa souvent d'amers désappointements au grand poëte; le plus cruel fut le
procédé de Joseph II, empereur d'Autriche, fils de Marie-Thérèse. Ce jeune souverain devant parcourir la

Suisse, sa mère lui avait expressément recommandé de visiter M. de Haller à Lausanne, mais d'éviter M.

de Voltaire. Joseph II vint effectivement de Lausanne à Genève, sans se détourner à Versoix pour passer

chez Voltaire, quoiqu'un poteau placé à l'angle du chemin portât en lettres énormes ROUTE DE

FERNEY (1)

[(1) Dans une lettre à son ami Haller, Bonnet ajoute que Voltaire avait eu l'attention de faire enlever
toutes les pierres sur la portion de route qui joint Versoix à Ferney.]

Voltaire avait calculé le moment où l'empereur d'Autriche devait arriver chez lui, et invita tous les
habitants riches des environs pour assister à l'entrevue: il était lui-même au salon dans sa plus splendide

toilette... Une heure, deux heures se passent... Point d'empereur. La conversation commençait à languir

lorsque survient un ami venant de Genève et qui ne sachant pas le but de la réunion, dit dès l'abord: « Il y

a bien du mouvement dans la ville: Joseph II vient d'arriver; tout le peuple est amassé devant son

auberge; mais il part demain matin. » Chacun se regarda interdit, Voltaire sort à pas de loup; au bout de

quelques instants, pâle, en robe de chambre et bonnet de nuit, on le voit entr'ouvrir la porte; puis d'une

voix cassée: « Qu'est-ce que tous ces importuns font là? dit-il. « Ne laissera-t-on pas mourir en paix un

pauvre vieux malade comme moi? »

Tout le monde n'était pas comme Joseph II, et l'empressement que mettaient certains étrangers à visiter
Voltaire donna lieu souvent à des scènes plaisantes. Un jour un inconnu demande à le voir. - « Dites que

je n'y suis pas. - Mais je l'entends, dit l'étranger. - Dites que je suis malade. - Je lui tâterai le pouls, a je

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