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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois

- Le quaker Claude Gay.

Voltaire avait acheté la terre de Tournai d'un magistrat de Dijon, le président De Brosses: la
correspondance de ces deux personnages dévoile un côté bizarre du caractère du philosophe. Tout poëte

qu'il était, Voltaire poussait l'esprit d'ordre jusqu'aux plus minutieux détails; il entendait à merveille les

affaires d'intérêt, et soignait sa fortune comme un négociant consommé. 11 acquit Tournai par un marché

à vie: la terre rapportant mille écus. Voltaire payait d'avance 24 ans d'intérêts, soit 72,000 francs, et le

domaine lui appartenait jusqu'à sa mort; la spéculation était bonne pour l'acheteur, si son existence devait

se prolonger au delà du terme de 24 ans. Or il se trouva qu'une forêt indiquée comme devant produire, à

la première coupe, environ douze moules de bois, n'en fournit que trois: pour cette somme, s'élevant à

peine à cent écus, Voltaire écrivit plus de quarante lettres au président, le chargea d'injures, et remplit sa

correspondance générale de doléances à propos de ces bûches. Il avait du temps pour tout (1).

[(1) Une famille genevoise, dont l'aïeul était un des conseillers d'affaires de Voltaire, possède une
collection de lettres autographes du poëte, où son aptitude aux petite démêlés et son âpreté vis-à-vis de

ses voisins se dévoilent de la manière la plus curieuse.]

Une fois établi aux Délices et à Ferney, voici les habitudes intellectuelles qu'adopta Voltaire. Sa célébrité
ayant promptement fixé l'attention universelle sur sa somptueuse retraite, elle vit affluer bientôt les plus

illustres visiteurs. Voltaire se prétendait constamment malade; était-ce pour exciter l'intérêt, nous ne

savons; mais nous pensons plutôt que c'était le stratagème à l'aide duquel il pouvait se ménager à volonté

des heures de travail, puis étonner le monde par l'abondance des productions émanées d'une tête

soi-disant affaiblie par la souffrance; cette petite santé était encore fort utile à Voltaire lorsqu'il voulait se

dérober aux importuns: en tout cas, c'est un fait qu'elle ne l'empêchait point, selon Mallet-Butini, son ami

et son voisin, de travailler quatorze heures par jour, et de regagner sur ses nuits le temps qu'il consacrait à

la société. Son secrétaire, Wagnière, dormait dans un réduit au-dessus de sa chambre à coucher, et au

moindre bruit descendait par une trappe écrire sous sa dictée. Pendant l'été, Voltaire composait en se

promenant à l'ombre de ses charmilles; pendant l'hiver, il travaillait dans son lit.

A table, Voltaire faisait les honneurs de sa maison avec une politesse pleine de gaieté: le soir, au salon, il
présidait le cercle, regardant le parquet tandis qu'il parlait, puis promenant soudain ses regards de flamme

sur ses auditeurs, comme pour s'assurer qu'il était compris; survenait-il un importun, il prenait l'extérieur

d'un vieillard maussade et moribond, et si l'étranger montrait qu'il n'était pas indigne d'entendre Voltaire,

aussitôt reparaissaient son entrain et sa sérénité. L'esprit railleur du maître de la maison s'exerçait surtout

contre ceux qui avaient eu le malheur de lui déplaire, ou le tort bien plus grave encore de blâmer ses

écrits: pour eux il était sans pitié, usant de toutes armes, déchirant, calomniant, ne dédaignant même pas

des injures qui ne se trouvent ordinairement que dans le langage des halles; plus d'une fois sa verve en ce

genre jeta dans un grand embarras ses convives habituels. En effet Voltaire, qui publiait incognito des

oeuvres fort licencieuses, pour mieux dissimuler sa paternité, mettait la conversation sur leur chapitre, les

blâmant tout le premier: souvent ses interlocuteurs renchérissaient sur sa sévérité; puis les malheureux,

pris au piège, se voyaient assaillis des plus piquantes plaisanteries, dont ils saisissaient trop tard le motif.

Voltaire aimait fort la louange, mais il voulait qu'elle fût exprimée en termes spirituels, ou parût au moins
venir d'un sentiment sincère; toutefois ordinairement il contenait sa satisfaction, souvent même il prenait

un malin plaisir à déconcerter ses admirateurs. Ainsi sa présence à Genève, où il se rendait toujours dans

un carrosse attelé de quatre chevaux, ne manquait jamais d'occasionner beaucoup de rumeurs: une foule

nombreuse se précipitait autour de la voiture jusqu'à gêner sa marche; on ne peut douter que cette

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