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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois

les remords, torturé par les plus horribles visions, selon la version adoptée par les écrivains
ultramontains?

M. Beauchâteau, parent de Jean-Jacque Rousseau, écrivant à M. Mouchon (Paris, mai 1778), lui disait: «
A 84 ans faire des tragédies, courir 120 lieues de poste; le lendemain de son arrivée, ouvrir sa maison,

recevoir un monde de visitants, faire lui-même diverses visites, lire son Irène à des gens de goût, et sur

leurs observations, changer totalement un acte et faire beaucoup de corrections aux deux autres, écrire

pendant ce temps-là une foule de lettres en prose et en vers, tout cela, ce me semble, n'est pas mal

singulier; aussi court-il le risque de payer cher le tout. A la suite de toutes ces choses, qui accableraient

un jeune homme dans sa vigueur, Voltaire a fait une répétition de sa pièce chez lui, et, les acteurs

saisissant en général de travers l'esprit de leurs rôles, il s'est donné autour d'eux une peine incroyable et

s'est extraordinairement échauffé. - Se sentant mal et crachant du sang, il a demandé M. Tronchin et un

prêtre; voyant ce dernier, il dit au docteur: « Faites-moi le plaisir d'avertir cet homme qu'il est

indispensable que je parle peu. » M. Tronchin espère le tirer d'affaire, mais c'est douteux... »

Voici maintenant ce que mandait Tronchin lui-même à son frère (Manuscrits de M. le colonel Tronchin):
« Voltaire est très-malade. S'il meurt gaiement, comme il l'a promis, j'en serai bien trompé; il ne se

gênera pas pour ses intimes, il se laissera aller à son humeur, à sa poltronnerie, à la peur qu'il aura de

quitter le certain pour l'incertain. Le ciel de la vie à venir n'est pas aussi clair que celui des îles d'Hyères

ou de Montauban pour un octogénaire né poltron et tant soit peu brouillé avec l'existence éternelle. Je le

crois fort affligé de sa fin prochaine; je parie qu'il n'en plaisante point. La fin sera pour Voltaire un fichu

moment; s'il conserve sa tête jusqu'au bout, ce sera un plat mourant...»

D'Alembert subit la même impression, et sachant que Tronchin vient de dire à Voltaire la vérité sur son
danger, il lui écrit: « Mon cher et illustre confrère, vous avez fait ce que la prudence et l'humanité

exigent; maintenant tranquillisez-le, si possible, sur sa position: je passai hier quelque temps avec lui; il

me parut fort effrayé non-seulement de son état, mais des suites désagréables pour lui qu'il pourrait

entraîner (1). »

[(1) L'original de cette lettre est dans les manuscrits de M. le colonel Tronchin, à Genève.]

Enfin, peu de jours après la mort de Voltaire, voici ce que Tronchin écrit à Charles Bonnet (manuscrits
de la Bibl. publ. de Genève): « Si mes principes avaient besoin que j'en resserrasse le noeud, l'homme

que j'ai vu dépérir, agoniser et mourir sous mes yeux, en aurait fait un noeud gordien; et en comparant la

mort de l'homme de bien, qui n'est que le soir d'un beau jour, à celle de Voltaire, j'ai vu bien

sensiblement la différence qu'il y a entre un beau jour et une tempête. Ces derniers temps, exaspéré par

des contrariétés littéraires, il a pris tant de drogues et fait tant de folies qu'il s'est jeté dans l'état de

désespoir et de démence le plus affreux. Je ne me le rappelle pas sans horreur. Dès qu'il vit que tout ce

qu'il avait tenté pour augmenter ses forces avait produit un effet contraire, la mort fut toujours devant ses

yeux; dès ce moment la rage s'est emparée de son âme. Rappelez-vous les fureurs d'Oreste; ainsi est mort

Voltaire: furiis agitatus obiit. »

Il nous reste, pour compléter cette conclusion, à dire quelques mots de Genève après la mort de Voltaire.
Son existence morale en devint aussitôt beaucoup plus calme, et son Eglise, en particulier, eut des jours

plus tranquilles. Les écrits impies ne se multipliant plus avec la même abondance, les pasteurs purent

s'attacher à neutraliser les fâcheuses influences des luttes récentes, et à détruire les germes d'incrédulité et

d'immoralité jetés par le philosophe de Ferney, sans avoir en même temps la continuelle inquiétude de

surveiller des ouvrages nouveaux et de repousser des attaques sans cesse renouvelées. Pour donner une

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