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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois
notre état de choses, des gens qui se moquent de l'Evangile ne sont dangereux que pour les moeurs et ne le sont guère pour les dignités ecclésiastiques. Prétendre que le christianisme est absurde, ce n'est pas prouver la nécessité de renverser notre clergé. Mais vous qui rendez ce christianisme raisonnable, vous qui en simplifiez la pratique et la règle, vous portez les plus grands coups aux loups déguisés en pasteurs qui le prêchent pour leurs intérêts. - Au reste, Monsieur, vous devez vous consoler de ces traverses: votre ouvrage vous conciliera dans tous les temps l'estime des âmes honnêtes, et c'est le payement le plus satisfaisant pour un écrivain qui en est digne. »
Le brillant succès littéraire qui accueillit la Confidence philosophique éloigna pour longtemps Vernes de Voltaire: « Il se forme, dit à ce sujet la correspondance de M. Mouchon, il se forme contre M. Vernes une ligue de la part de Messieurs les Genevois qui fréquentent le château de Ferney; ils se vantent d'avoir engagé l'ermite de Ferney à une lutte qui ne peut manquer d'être curieuse entre deux champions dont l'un, prime en tout lieu par son esprit, mais dont l'autre ne manque ni de fermeté, ni de mordant, ni de science. On a demandé à M. Vernes comment il se conduirait lorsque Voltaire lui déclarerait la guerre. Il a répondu: « Tant qu'il ne m'opposera que des bavardages, des brocards et des plaisanteries sur mon ouvrage, je le laisserai se soulager; mais s'il attaque sérieusement mes principes et qu'il mette en doute ma sincérité, je lui ferai voir que, si je n'ai pas un grand génie comme lui, du moins je sais me défendre et je lui tomberai sur le corps de la belle manière. » Une circonstance imprévue empêcha cette polémique: M. Vernes fut brisé dans ses plus chères affections de famille, et Voltaire, respectant le malheur d'un ancien ami, ne songea plus à déchirer ses ouvrages.
Un fait particulier qui se passa à cette époque fut peut-être plus sensible encore à Voltaire que le succès de la Confidence. Un vieux magistrat genevois, commensal assidu de Ferney, avait plusieurs fois été témoin des franches et solides réponses faites par Vernes à Voltaire. Bien que fervent admirateur de ce dernier, il n'avait pu échapper à l'impression produite sur lui par la présence d'esprit et le courage chrétien de Vernes. Un jour, se sentant malade, il fit appeler ce ministre; et, après de longues et amicales conférences. Vernes eut le bonheur de voir le vieillard revenir à la foi de ses jeunes années, et se préparer, par une repentance sérieuse et pratique, à la mort qui l'enleva en 1778. Il ne laissait que des parents fort éloignés: à l'ouverture de son testament on trouva qu'il avait institué M. Jacob Vernes comme son législataire universel. M. Vernes réunit immédiatement la famille du défunt et lui déclara qu'il refusait d'accepter le legs, mais qu'il désirait qu'on lui permit seulement de conserver une pièce d'argenterie en souvenir de son ami. - Ce vieillard était du même âge que Voltaire, et sa mort l'impressionna plus vivement qu'il ne voulut l'avouer; ce fut sous l'influence de cet événement qu'il écrivit sa déclaration: « Je meurs tranquille, croyant en Dieu, aimant mes amis, ne haïssant pas mes ennemis et détestant le fanatisme. »
Ce fut donc en 1778 que Voltaire quitta sa retraite de Ferney pour se replonger dans le mouvement de la capitale; en réalité il y allait mourir. Il semble donc qu'ici se termine logiquement notre oeuvre, puisque, dans la vaste carrière du philosophe, nous n'avons voulu que détacher un tableau dont le peu d'étendue n'excédât pas les dimensions du cadre restreint qu'indique le titre de cet ouvrage. Néanmoins, à un double point de vue, nous ne pouvons nous dispenser d'y joindre encore, à traits rapides, une esquisse de la mort de Voltaire, tracée d'après des documents genevois. En effet, cette mort touche chronologiquement de si près aux derniers faits que nous avons eu à examiner, qu'il serait difficile de n'en pas dire ici deux mots; et du reste, nous ne sortirons pas en cela de notre sujet, puisque nous nous bornerons à citer les documents genevois relatifs aux derniers moments de l'existence de Voltaire. Ces documents peuvent jeter quelque jour sur cette question encore très-controversée: mourut-il comme un philosophe paisible, comme un sage sublime, ainsi que l'affirment Condorcet et son secrétaire? ou bien fut-il tourmenté par
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