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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois

rester inaperçu dans un règne aussi cruel que celui d'Hérode. Du reste, Monsieur, il se passe de nos jours
des choses qui expliquent entièrement le silence des auteurs romains sur plusieurs faits de l'histoire

évangélique. Pendant que, dans cette heureuse province, nous sommes en paix, à 80 lieues de nous, au

fond des Cévennes, de par l'ordre du roi, on persécute les protestants qui se rassemblent dans les déserts

de leurs montagnes pour y prier selon leur foi, on a égorge des enfants, on fait subir aux femmes les

derniers outrages, ou pend les ministres. Nous avons bien d'autres moyens de publicité que les Romains,

nous lisons les gazettes, et cependant la génération présente et la postérité ignoreront toujours la plus

grande partie de ces horreurs commises dans un temps qui s'appelle le siècle de la civilisation, du goût et

des lumières.....» Le docteur, un peu abasourdi, ne fit pas d'autre question, et Voltaire détourna

l'entretien. Toutefois, les réponses de Vernes lui avaient causé une certaine irritation, car à quelques jours

de là, se trouvant à dîner dans une maison genevoise, lorsqu'il entra dans la salle à manger: « Eh! que de

plats! que de plats! s'écria-t-il; mais il en manque pourtant un. - Et lequel? - C'est le plat Vernes. »

Ce ne fut pas cette plaisanterie, ni d'autres du même aloi qui refroidirent la liaison de Vernes et de
Voltaire; mais le poëte s'éloigna du ministre lorsque celui-ci publia sa Confidence philosophique (1770).

Vernes, s'apercevant que la forme sérieuse des brochures par lesquelles les Genevois répondaient à celles

de Voltaire, nuisait à leur succès auprès de lecteurs fascinés par le brillant de l'esprit et la finesse des

railleries du philosophe de Ferney, voulut retourner contre lui ses propres armes, en mettant en scène des

philosophes matérialistes appliquant leur morale à la vie pratique et se faisant confidence des résultats de

cette expérience. Dans ce roman se trouvent reproduites toutes les objections élevées contre l'existence

de la divinité et contre la réalité des faits évangéliques, avec des réponses brèves, claires et énergiques;

l'auteur, pour amener même les incrédules à les lire, ne les offre jamais directement, mais il les enchâsse

avec adresse dans un récit animé, de telle sorte que le lecteur, entraîné par l'intérêt de l'action, soit forcé à

venir de lui-même se placer sous les traits de lumière qui en jaillissent. M. Vernes y flagelle les travers et

les ridicules de ses adversaires, tout en montrant la faiblesse de leur logique, en dirigeant contre eux cette

arme puissante de l'ironie dont ils avaient si bien les premiers usé et abusé. Du reste, cet ouvrage, dont

nous souhaitons vivement la réimpression, attaque sans distinction tous les ennemis du christianisme: la

superstition qui ajoute y est aussi maltraitée que l'incrédulité qui retranche.

Un éclatant succès suivit la publication de la Confidence philosophique: elle eut dès l'abord cinq éditions
françaises, trois allemandes, deux anglaises et une hollandaise. Les chefs du journalisme en France

manifestèrent hautement leur approbation; nous citerons entre autres une lettre de Linguet, datée du 25

juillet 1772:

« J'ai reçu, Monsieur, avec le plus grand plaisir la Confidence philosophique. L'idée de mettre en action
la morale des incrédules est en effet très-heureuse; elle est exécutée comme elle devait l'être, sans

sarcasme, sans malignité, mais avec la décence, la force et l'adresse qui pouvaient rendre ce roman aussi

agréable qu'utile. La dixième lettre est de la meilleure plaisanterie: c'est dans ce genre-là ce que j'ai vu de

mieux depuis les Provinciales. Je me rappelle que vous m'avez dit que cet ouvrage avait trouvé de la

difficulté à s'introduire dans Paris et que vous en étiez surpris, attendu que les circonstances vous

paraissaient peu favorables aux incrédules Mais ne serait-ce pas votre neuvième lettre qui en serait

cause? Nos prêtres ne seraient-ils pas choqués de la proposition que vous faites d'écarter le billon

théologique pour ne conserver que l'or de l'Evangile? Cette opération-là ferait évanouir toute leur

opulence, et ils y tiennent au moins autant qu'à leur religion. L'Evangile purifié, comme vous dites, ne

donne ni croix pectorales, ni abbayes, ni commanderies, ni chapeaux de pourpre, et nous trouvons tout

cela fort bon. Aussi nos prêtres s'accommoderaient peut-être encore plus des philosophes qui se

contentent de rire du culte que de vous qui, en bon protestant, proposez tout d'un coup une réforme. Dans

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