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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois
modifications conseillées par l'expérience et imposées par la marche des temps. Il trouvait les lois somptuaires inexécutables avec le développement de la prospérité contemporaine. La prohibition absolue des fêtes et des spectacles, aisée dans les temps de guerres continuelles et au milieu des périls extérieurs de la République, lui paraissait exagérée, fâcheuse même en pleine paix, et il ne concevait pas quel mal pouvaient causer à l'Etat, ou même à la religion, la tragédie et la haute comédie.
Ces idées larges, tout en suscitant à Vernes de violents adversaires, lui avaient valu l'estime et la sympathie des hommes qui ne croyaient pas que le XVIIIe siècle pût être contraint à endosser, bon gré mal gré, l'habit du XVIe. L'espèce de popularité dont il jouissait rendit sa position, comme défenseur du christianisme, plus favorable que celle de beaucoup d'autres, et lui permit de défendre la divinité des Ecritures avec plus de succès peut-être que ses collègues.
Vernes se trouvait souvent à Ferney, et les commensaux de Voltaire observaient avec surprise qu'en présence du jeune ministre genevois, le maître du logis s'abstenait de ses plaisanteries habituelles sur la religion, et que, si la discussion venait à tourner sur ce sujet, elle affectait toujours une forme sérieuse à laquelle ils étaient peu habitués. Un jour, un nouveau venu dînait à Ferney; l'entretien se portant sur des brochures récentes dirigées contre les incrédules par des écrivains hollandais: « Je voudrais bien, s'écria-t-il, être chargé de travailler ces chrétiens d'Amsterdam! Quel silence accueillerait mes objections! Elles sont si fortes, que je défierais bien le théologien le plus consommé d'y pouvoir répondre un seul mot! - Monsieur, lui répondit M. Vernes en souriant, je ne suis pas théologien consommé, mais avec la permission de M. de Voltaire, je me chargerais volontiers de répondre séance tenante à toutes vos assertions. » Un murmure de satisfaction prouva que les convives ne seraient pas fâchés d'assister à ce tournoi, et le docteur étranger commença par une proposition qui se trouve au moins trente fois répétée dans les brochures de Voltaire: « N'est-ce pas, Monsieur, une chose absurde que Jésus ait maudit un figuier parce qu'il ne portait pas des fruits dans la saison où il n'y a pas de figues? - Rétablissons le texte, répliqua Vernes; l'Evangéliste dit: Il n'y trouva que des feuilles, et ce n'était pas la saison des figues. Or, la saison des figues, des blés, des raisins ne signifiait pas le temps où ces fruits mûrissent, mais bien le moment où l'on fait la récolte; le sens des paroles citées est donc celui-ci: le figuier devait porter des fruits, puisque la saison où on les cueille n'était pas encore venue. L'acte de Jésus devient dès lors une parabole en action très-facile à comprendre. - Ah! fort bien... passons à l'Ancien Testament. J'ai lu au chapitre XX des Chroniques que David, ayant battu les Ammonites, fit scier en deux tous les habitants des villes dont il s'empara... L'esprit de Dieu put-il approuver une pareille cruauté? - La Bible, Monsieur, n'est pas responsable des fautes de ses traducteurs; le véritable sens de ce passage est que David employa ses prisonniers à fabriquer des scies, etc., ce qui n'est pas tout à fait la même chose. En ce cas, pourriez-vous me dire si le traducteur est aussi pour quelque chose dans la sanction donnée au vol, par le fait que Jéhovah ordonna aux Hébreux d'emporter les vases d'or et d'argent des Egyptiens? - Ce procédé me paraît tenir de l'échange ou de la compensation beaucoup plus que du vol; d'autant plus que les payements ne se faisaient guère autrement à cette époque. Les Israélites étaient forcés par la précipitation de leur départ de laisser aux Egyptiens un matériel immense et des troupeaux considérables dans le pays de Goscen: les vases d'or emportés par eux n'étaient qu'une indemnité. - C'est possible; mais je désirerais encore être éclairé sur le massacre des enfants de Bethléem. Des milliers d'enfants égorgés de sang-froid!!.... une aussi horrible action devrait être inscrite dans les annales du temps; cependant ni Josèphe, ni les écrivains romains n'en disent mot. N'est-ce pas bien singulier?... - Puisque vous avez lu la Bible, vous savez sans doute, Monsieur, que Bethléem est appelée une des petites ville de Juda: c'était une bourgade de mille à douze cents âmes; sur une population semblable, il existe à peine à la fois une trentaine d'enfants au-dessous de deux ans: le massacre ne dépassa pas ce nombre, et ce fait peut bien
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