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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois

attachés aux idées religieuses.

Il eut du reste la satisfaction de pouvoir se dédommager amplement avec un des baillis: c'était celui de
Lausanne, froissé de certains rapports qu'on lui faisait touchant des propos tenus par Voltaire, il alla le

voir: « Monsieur de Voltaire, on dit que vous écrivez contre le bon Dieu... c'est mal, mais j'espère qu'il

vous le pardonnera; on ajoute que vous déblatérez contre la religion... c'est fort mal encore... et contre

Notre Seigneur Jésus-Christ lui-même... c'est mal aussi; mais j'espère toutefois que lui aussi vous le

pardonnera dans sa grande miséricorde. Mais, monsieur de Voltaire, gardez-vous bien d'écrire contre

Leurs Excellences de Berne, nos souverains seigneurs, car vous pouvez bien compter que Leurs

Excellences ne vous pardonneraient jamais!... » Lorsque Voltaire avait de nouveaux convives, il ne

manquait pas de les régaler de cette anecdote.

Ces habitudes railleuses finirent par troubler son séjour à Lausanne; nombre de ses amis et de ses
admirateurs furent blessés de quelques traits par trop rudes, et quelques-uns ne reparurent plus dans son

salon. Un autre incident rendit sa position encore plus pénible. Il était lié depuis plusieurs années avec M.

Polier de Bottens, père de Mlle Isabelle de Montolieu, et pasteur à Lausanne. Il le pria de faire pour

l'Encyclopédie l'article Messie. M. Polier accepta, et Voltaire ne doutant pas apparemment que ce

morceau ne fût dans le goût des incrédules, écrivit dans un mouvement de joie à d'Alembert: « Les

lévites abandonnent l'arche, voici un travail d'un prêtre hérétique de mes amis. » Comme cet article

contenait une description simple et positive de la personne de Jésus, envoyé divin, il ne plut guère à

Messieurs de l'Encyclopédie, qui ne crurent pas toutefois devoir le refuser de la main de Voltaire, et

l'article fut imprimé sans modification, bien que Voltaire eût écrit: « Si mon prêtre vous ennuie, brûlez

ses guenilles. Il m'a donné un mémoire intitulé Liturgie que j'ai toutes les peines du monde à rendre

chrétien. » Ce furent précisément ces peines prises par Voltaire qui commencèrent à le brouiller avec son

ami: cette manière de christianiser ses écrits ne pouvait en effet plaire beaucoup à M. Polier. La rupture

fut achevée par une autre circonstance qui fait peu d'honneur à Voltaire. On sait qu'un nommé Saurin,

parent du célèbre prédicateur et pasteur à Berchier (canton de Vaud), s'enfuit de sa cure et vint à Paris, y

fut converti par Bossuet et reçut de Louis XIV une pension de 1,500 livres; comme il était bon géomètre,

on le fit entrer à l'Académie des sciences. Plus tard, des hommes impartiaux voulurent savoir la vérité

touchant son histoire et les motifs de son changement de religion. Il fut prouvé par les registres de la

classe des pasteurs d'Yverdon que ledit Saurin avait quitté son poste afin d'éviter une condamnation pour

vol. M. Polier, sachant que Voltaire protégeait beaucoup Saurin, lui communiqua le procès-verbal

établissant qu'un jour ce misérable, faisant une prière à la dame du château de Berchier, avait décousu et

soustrait les galons d'or du fauteuil de la malade.

Voltaire feignit l'indignation, mais il déchira secrètement le document accusateur. Après la mort de
Saurin, une discussion s'étant engagée à son sujet, M. Polier voulut recouvrer les pièces importantes du

procès: Voltaire avoua qu'il les avait détruites, et M. Polier rompit toute relation avec le poëte.

Comme la famille Polier tenait un rang élevé dans Lausanne, cette rupture acheva de désorganiser le
cercle de Voltaire; des paroles de mauvaise humeur éloignèrent plusieurs dames, et le philosophe, sentant

décliner son influence, prit le parti de se défaire de ses propriétés dans le pays de Vaud et de se fixer

définitivement à Genève et à Ferney.

- III -

Voltaire à Ferney. - Son genre de vie. - Sa passion de louanges - Les badauds de Genève. - Le curé de
Saint-Claude. - Le quatrain de Guibert. - L'empereur Joseph II. - Le magnat hongrois. - Le peintre Huber.

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