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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois

diverses brochures que nous avons mentionnées, irritaient d'autant plus la cour de Ferney que l'on se
servait contre Voltaire des mêmes armes dont lui-même avait enseigné l'usage. Des colporteurs zélés et

adroits répandaient partout ces écrits chrétiens, dans les maisons, les boutiques et les ateliers. On alla

même plus loin et l'on rendit exactement au philosophe la monnaie de sa pièce. - J'ai parlé d'un pamphlet

intitulé: Lettre d'un proposant à M. le professeur de Roches, dans lequel Voltaire avait condensé toutes

ses railleries contre Moïse et l'Evangile. M. Vernes et M. Claparède, profitant de ce que l'attention

publique était fixée sur ce sujet, répondirent à Voltaire par une lettre qui concentre en quelques mots les

principaux arguments relatifs à la divinité du christianisme. - « Vous placez mal vos sympathies... »

écrivaient ces Messieurs, car les Egyptiens, pères de la science, adoraient les serpents et les légumes. -

Athènes et Rome, mères de la philosophie et des arts, adoraient tous les vices et toutes les passions. - Vos

Chinois, que vous aimez par-dessus tout, immolent leurs enfants et abrégent les jours de leurs vieillards. -

A notre tour, nous voulons vous poser quelques brèves questions, vous priant d'y répondre aussi

longuement qu'il vous plaira. - Comment douze bateliers et péagers juifs eurent-ils l'idée de changer la

face du monde? - Comment, s'ils étaient d'ambitieux fourbes, eurent-ils la bêtise de consigner par écrit

tous leurs torts envers Jésus-Christ? - Comment, sans être fous ou visionnaires, ont-ils pu se tromper sur

les miracles de leur Maître? - Comment des insensés et des visionnaires inventèrent-ils la doctrine et la

morale qu'ils enseignèrent à l'univers? - Comment des ouvriers et des idiots exécutèrent-ils ce que les

Socrate et les Platon n'ont pas su faire, à savoir le renversement de l'idolâtrie et la destruction des faux

dieux?

« C'est une grande affaire, Monsieur, que la conversion de l'univers. Voyons, Monsieur de Voltaire, vous
qui n'êtes pas comme les apôtres, batelier ou visiteur d'octroi, mais le plus grand esprit et le plus vaste

génie de ce siècle, entreprenez une mission, prêchez partout le monde le culte de ce qui est pur, de tout ce

qui est honnête et digne de louange, sans offrir aux hommes d'autre motif que l'amour du beau et du bon,

et dans trente ans venez nous raconter vos conquêtes, les Eglises que vous aurez fondées et les nations

que vous aurez converties! » Cette petite brochure, contenant, comme on le voit, à peine une page

d'impression, mit Voltaire en fureur, voici comment. Un domestique de son château fut gagné par des

étudiants en théologie, et un jour que Voltaire avait quarante-cinq personnes à dîner, chaque convive

trouva la Réponse de M. de Roches dans sa serviette. On la lut, mais la figure du maître exprimant une

rage concentrée, et ses yeux lançant des éclairs, ses hôtes gardèrent un prudent silence.

Nous pourrions prolonger nos citations, mais les faits précédents suffiront pour donner une idée du
caractère de cette lutte où la foi et le bon sens avaient pour adversaire le plus redoutable esprit du siècle.

Seulement, pour être justes, nous devons ajouter que quelquefois Voltaire témoigna moins d'hostilité et

d'emportement vis-à-vis des pasteurs genevois. Ainsi, un grand vicaire de l'archevêque de Lyon qu'il

avait à demeure à Ferney, étant curieux d'assister à un sermon hérétique, se rendit un dimanche au

Temple-Neuf, y entendit M. Picot prêcher sur ces paroles de saint Jean: « Travaillons pendant qu'il fait

jour. » De retour à Ferney, enchanté de l'éloquence et de la force des paroles de l'orateur, le grand-vicaire

le loua sans réserve devant Voltaire; M. Rieu, de Satigny, paroissien de M. Picot, était présent. « Mon

cher Rieu, dit le philosophe, veuillez faire mes compliments à l'abbé Picot et lui dire qu'il a à peu près

converti M. le grand-vicaire. - Ces éloges me touchent peu, répondit M. Picot, le lendemain, quand M.

Rieu s'acquitta de sa commission, mais dites à votre ami, si vous l'osez, que c'est sa conversion à lui que

je voudrais essayer. »

Une autre fois, M. Claparède étant allé à Ferney en compagnie de Vernes, qui connaissait intimement le
maître du logis, il le trouva dans son cabinet ayant entre les mains.....une Bible. « Vous le voyez,

Monsieur le professeur, dit Voltaire, moi aussi je m'occupe de l'Evangile. - Malheureusement oui,

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