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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois
qui ramenait en ville deux hôtes de Ferney. Arrivé à la porte de Cornavin, M. Vernet veut descendre: le cocher qui a ses ordres n'écoute rien, fouette les chevaux, traverse Coutance au grand trot et vient s'arrêter au milieu de la place de Bel-Air. La foule s'amasse comme d'ordinaire, et la stupéfaction est grande quand du carrosse de Voltaire on voit descendre M. Vernet. Déjà plusieurs personnes se hâtaient de déclarer la chose scandaleuse, mais Vernet eut bientôt sa revanche: « Monsieur le professeur, vous n'avez pas de commission pour M. de Voltaire? lui dit ironiquement un des amis du philosophe. - Je vous demande pardon; veuillez dire à votre hôte que je suis charmé de ce que sa petite malice m'ait fourni l'occasion de répéter devant mes concitoyens ce qu'il vient de m'avouer devant vous à Ferney, c'est que ses calomnies à mon égard sont de vieux péchés qu'il espère qu'on voudra bien oublier. » Le personnage ne dit mot et Vernet compléta la confusion des gens du carrosse par les explications qu'il donna à ceux qui entouraient la voiture.
M. le pasteur Perdriau eut aussi le privilége de s'attirer la rancune particulière de Voltaire pour avoir déclaré dans un sermon « que les idées d'un grand philosophe du voisinage étaient fort confuses touchant la Divinité, » et pour avoir réfuté à l'aide de la théorie de la liberté morale de l'homme, les armes que ce philosophe se forgeait contre l'existence d'un Dieu puissant, sage et bon, en attribuant à son oeuvre le caractère d'un « cloaque épouvantable de misères et de forfaits. » Un peu plus tard, M. Perdriau, qui était pasteur de l'église du Petit-Saconnex, faisant sa visite de paroisse (il devait, selon la loi, inscrire sur son registre tous les habitants de sa circonscription), se présente aux Délices, demande le secrétaire et lui explique le motif légal de sa venue. Le secrétaire communique la chose à Voltaire, qui était au salon, entouré d'une nombreuse compagnie: « Faites entrer, dit-il, ce pasteur de l'église de Saconnex, de cette église où j'ai un banc. » M. Perdriau entre: frappé de sa figure, dont l'expression était simple et douce, Voltaire lui dit: « Qui êtes-vous, Monsieur? - Monsieur, ainsi que M. Vagnières a dû vous le dire, je suis le pasteur de la paroisse. - Vous, pasteur! je vous aurais pris plutôt pour une brebis. » Eclat de rire général après lequel M. Perdriau répond: « Monsieur, le pasteur vous aurait peut-être répondu, mais la brebis restera muette. » Voltaire prend son parti de rester court cette fois, ce qui ne lui arrivait pourtant pas souvent; il lui tend la main, puis il lui dit: « Voyons, vous avez quelque chose à faire avec ce gros livre. - Oui, Monsieur, je dois inscrire toutes les personnes qui habitent cette maison. - Eh bien! commencez par le maître. Ecrivez: J.-Marie Arouet de Voltaire, gentilhomme ordinaire du roi. - C'est fait, Monsieur! - Ensuite, catholique apostolique et bon romain.. - Pas tant, Monsieur, pas tant! dit M. Perdriau, tenant sa plume en l'air. - Pas tant! Ecrivez, vous dis-je. - Impossible, Monsieur, la page est finie après gentilhomme ordinaire du roi ; il n'y a plus de place pour les autres titres - Ah çà! Monsieur Perdriau, avec votre figure de mouton, vous êtes un malin... Touchez là et dînez avec nous. » - M. Perdriau refusa et se retira. Le lendemain il vit arriver chez lui Vagnières porteur d'une pile de piastres que Voltaire lui envoyait pour les pauvres de sa paroisse. « Remerciez M. de Voltaire, lui dit-il, et dites-lui qu'il vaut mieux pour lui de faire bénir Dieu avec son argent que de le faire maudire avec ses écrits! » Vagnières osa-t-il rapporter ces mots à son maître? Je ne sais, mais dès lors Voltaire fit remettre souvent de fortes sommes pour les pauvres du Petit-Saconnex.
Un autre ecclésiastique genevois, M. Roustan, soutint avec Voltaire une discussion des plus vives, et ses écrits lui firent passer de mauvais moments, si l'on en juge parle torrent d'injures qu'il lui prodigue en maintes occasions.
Voici comment Antoine Mouchon décrit cette lutte: « La majorité des citoyens flottent encore indécis entre la foi de leurs pères et l'incrédulité des philosophes. Ils ont peur de Voltaire et de ses satellites. Honneur donc à ceux qui se mettent au-dessus des polissonneries du vieux diable de Ferney. Notre bon Roustan est de ce nombre: il ne craint pas de saisir le taureau par les cornes. Il vient de publier une série
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