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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois

grands seigneurs; je l'ai vu commenter Locke qu'il n'a jamais lu et insulter à Leibnitz qu'il ne peut
entendre; je l'ai vu expliquer Newton par vanité et critiquer Montesquieu par jalousie; je l'ai vu déchirer

Fréron et Pompignan, l'un parce qu'il a trop d'esprit, l'autre trop de religion; je l'ai vu représenter

Maupertuis aplatissant de sa main savante le globe de la terre et l'inonder ensuite de ses sarcasmes.... etc.

»

Il faut avouer qu'il y en avait assez pour mettre hors des gonds un homme essentiellement irritable, et
cependant Voltaire conserva au fond, pour Bonnet, une considération qui le portait à s'informer

soigneusement des faits et gestes de son adversaire. et il ne cachait qu'à demi sa satisfaction lorsqu'il

apprenait que quelques paroles honorables sorties de sa bouche avaient été répétées à Genthod.

Les philosophes et les savants étant chrétiens à Genève, il pourrait sembler que le peuple de cette ville
dût être victorieusement préservé de l'irréligion par l'exemple des élus de la science et de la pensée; mais

tous ceux qui s'occupent d'éducation savent que, pour les jeunes hommes élevés au milieu des plus

nobles exemples et des meilleures doctrines, il suffit d'un seul mauvais conseil pour les entraîner au mal.

Le même phénomène se présente chez les grandes familles qu'on appelle peuples. Dans la ville natale,

comme dans la maison paternelle, on éprouve qu'en morale aussi bien qu'en médecine, le mal vient au

galop et s'en retourne au pas.

***

- XIV -

RESISTANCE DES PASTEURS GENEVOIS A LA PRESSE VOLTAIRIENNE.

Plan de la Vénérable Compagnie des Pasteurs pour combattre les brochures de Ferney. - Jacob Vernet et
les imprimés de Voltaire. - Jacob Vernet dans le carrosse de Voltaire. - M. Perdriau aux Délices: le

pasteur et la brebis. - Le ministre Roustan - Sermons patriotiques du professeur Claparède. - Colportage

religieux. - La lettre chrétienne au dîner de Voltaire. - Le pasteur Picot loué chez Voltaire. - Le

professeur Claparède et le chapitre de saint Paul touchant la charité.

Lorsque les pasteurs genevois entreprirent la défense de leur Eglise contre les arguments et les
plaisanteries de Voltaire, ils firent volontairement le sacrifice de toute paix en ce monde, sachant bien

que la lutte durerait autant que leurs forces et leur vie. Elle s'ouvrit par un mandement dans lequel la

Compagnie annonçait à ses membres qu'elle verrait avec plaisir que quelques pasteurs entreprissent de

réfuter les attaques de Voltaire contre l'Evangile et la Réforme, en observant les règles les plus exactes de

la modération et de la vérité, « car plus nos adversaires s'abaissent aux injures, plus nous devons nous

élever dans notre langage, afin qu'on voie en nous l'esprit de notre Maître. » On arrêta que, dans les

sermons proprement dits, on insisterait sur la certitude d'une autre vie, sur les devoirs moraux et sur leur

existence (!); que, dans les catéchismes, on ramènerait sans cesse l'instruction sur la personne du Sauveur

et les sentiments qui lui sont dus, afin de combattre les tendances railleuses qui flétrissent chez les jeunes

gens la vénération et le culte dus à Jésus-Christ. Les ecclésiastiques habiles à manier la plume devaient,

dans des ouvrages et des traités aussi brefs que possible, défendre la divinité des Ecritures et les miracles

gui en sont la preuve pour les hommes.

Le plan était logique et sage. Toutefois, dès l'abord, on pouvait deviner que le rôle de la défense serait
plus difficile que celui de l'attaque. Les objections se font en trois mots, et les réfutations sont

nécessairement très-longues; cependant cet obstacle fut souvent surmonté avec habileté, et même plus

d'une fois les rôles changèrent, et l'agresseur se trouva à son tour attaqué dans son camp, et avec ses

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