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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois
d'une morue. »
De tous les savants genevois, celui que Voltaire poursuivit avec le plus d'acharnement fut Ch. Bonnet. Bonnet, tout en adoptant la philosophie de Condillac, a été le chrétien peut-être le plus convaincu qu'ait offert l'Église de Genève. Son respect pour la Divinité fut tel que le nom de Dieu se trouve toujours écrit en grandes lettres jusque dans ses plus intimes correspondances, et son amour pour les croyances évangéliques lui fit publier une Défense du christianisme qui est l'apologie la plus complète qu'on puisse présenter de la religion de Jésus-Christ. Charles Bonnet faisait peu de cas de la science de Voltaire, et ses sarcasmes sur les nouvelles découvertes ne l'étonnaient pas de la part d'un « garçon naturaliste qui, disait-il, traitait le monde extérieur comme la Bible. » Le naturaliste de Genthod ayant publié un mémoire sur les Feuilles, où il établissait la volonté divine dans les lois de la création, Voltaire lui joua un tour d'écolier en faisant réimprimer une partie de ce travail avec de légères modifications: lorsque Bonnet parlait de Dieu, Voltaire mettait la nature et les forces aveugles du destin à la place de la volonté intelligente du Créateur. Mais Bonnet ne jugea pas à propos de relever cette mauvaise plaisanterie.
Lorsque, en 1769, il publia la Palingénésie, Voltaire, indigné de ce qu'un auteur qui vivait dans son voisinage eût osé écrire en faveur de la religion contre laquelle il épuisait ses railleries, s'empressa de chercher à ridiculiser à la fois le livre et l'écrivain, jugeant cela plus aisé que de le réfuter. Dans la préface d'une brochure intitulée Dieu et les hommes, il leur consacra les lignes suivantes: « Etrange imagination de Charles Bonnet. Je ne sais quel rêveur nommé Bonnet de Genthod, dans un recueil de facéties appelé par lui Palingénésie, paraît persuadé que nos corps ressusciteront sans estomac. » - Puis vient la plus ignoble parodie de ces paroles de Jésus-Christ: « Après la résurrection, on ne se mariera point, mais on sera comme les anges dans le ciel... » - « Nous aurons donc des fibres intellectuelles et d'excellentes têtes. Celle de Bonnet me paraît un peu fêlée, il faut la mettre avec celle de notre Ditton: je lui conseille, quand il ressuscitera, de demander un peu plus de bon sens et des fibres un peu plus intellectuelles que celles qu'il eut de son vivant. Mais que Ch. Bonnet ressuscite ou non, Milord Bolinbrocke, qui n'est pas encore ressuscité, nous prouvait pendant sa vie comment toutes ces chimères tournaient la tête à des idiots, subjugués par des enthousiastes. » - Cette brochure était à l'impression lorsqu'une personne qui fréquentait Ferney supplia Voltaire de modifier ces paroles: il y consentit, tout en ajoutant qu'il ne pouvait souffrir les gens qui prenaient la défense de cette religion. » La personne en question ayant rapporté ces détails à Charles Bonnet, celui-ci la pria de dire à Voltaire qu'il préférait ses railleries à ses éloges, et que si Voltaire réimprimait sa brochure, il l'obligerait en rétablissant le texte primitif » Voltaire n'eut garde d'y manquer, et dans une autre occasion il dit, en parlant du philosophe genevois: « Figurez vous un certain Bonnet de Genthod. Connaissez-vous cette célébrité? Non. Je n'ai pas de peine à le croire, il est assez ignoré pour cela. Croiriez-vous que ce Monsieur admet la résurrection des corps? Ce sera un drôle de spectacle au dernier jour, dans les cimetières et sur les champs de bataille, lorsque les ressuscités se disputeront les bras et les jambes qui leur manqueront! » Bonnet dit à ce sujet: « Il paraîtrait que M. de Voltaire n'a aimé personne dans ce monde, il n'a su regretter ni son père ni sa mère, car si son âme était susceptible d'un attachement ou d'un regret, il n'aurait pas le triste courage de plaisanter sur les plus douces espérances des malheureux et des déshérités de ce monde, » Plus tard il prononça sur son antagoniste un jugement qui n'était pas propre à le faire rentrer en faveur auprès de lui: « Je n'ai guère lu, dit-il, des tragédies du seigneur de Tournay qu'Alzire et Zaïre; vous voyez que je m'en suis tenu à ses chefs-d'oeuvre. J'ai parcouru ses ouvrages en prose; je l'ai vu terrasser cette idole (Rome) dont on baise les pieds, et porter ensuite sur la croix ses mains sacrilèges; je l'ai vu chercher à la Chine des arguments contre Moïse et puiser dans les almanachs, des calculs contre Daniel; je l'ai vu remplir les montagnes de pétrifications en dépouillant les pèlerins et les cuisines des
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