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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois

athénien auquel le compare Rousseau, il parvint à corriger ses défauts naturels. C'est ainsi, entre autres,
qu'à force d'énergie employée sur lui-même, il arriva à dompter assez une grave disposition à la colère,

pour qu'on puisse citer de lui le trait suivant. Abauzit s'occupait avec le plus grand succès de l'étude de

plusieurs points de l'histoire naturelle; les variations du baromètre étaient alors l'objet d'une attention

générale. Abauzit, qui ne publiait aucun fait sans l'avoir analysé à fond, travaillait depuis vingt-sept ans à

recueillir des observations atmosphériques. Dans ce but, il avait disposé dans son cabinet un baromètre

fixé contre une large paroi, et le papier qui la recouvrait s'était jour par jour couvert de notes indiquant

tous les phénomènes constatés à l'aide de l'instrument. Une servante nouvellement installée vient ranger

ce cabinet en l'absence du maître; celui-ci, en rentrant, pousse une exclamation: « Qu'avez-vous fait de ce

papier qui était autour du baromètre? - Holà! Monsieur, il était si sale que je l'ai brûlé, et j'ai mis à la

place celui-ci, qui est tout battant neuf. » Abauzit se croisa les bras, et, après quelques secondes de lutte

intérieure, lui dit du ton le plus calme: « Vous avez détruit vingt-sept ans de travaux... à l'avenir ne

touchez à rien dans ce cabinet. »

Abauzit fut du reste essentiellement un homme d'étude; il ne prit pas une part active et personnelle à la
grande lutte de la philosophie et du christianisme, et se borna à publier quelques remarquables brochures

sur diverses questions d'un ordre général, sans faire de polémique directe avec ses adversaires.

Ses confrères les naturalistes et les médecins se montraient plus tranchés et plus positifs dans leurs
appréciations religieuses. Tous, sans exception connue du moins, furent chrétiens, non pas de ces

croyants qui dissimulent leur foi lorsqu'ils écrivent pour des incrédules, mais de ceux qui savent l'honorer

aux yeux de tous, et prendre au besoin la plume pour la défendre directement. Si cette observation

s'appliquait à des savants dont la réputation toute locale n'eût pas franchi les six lieues carrées d'espace

qu'occupait la petite république genevoise, elle n'aurait que peu d'importance. Mais les naturalistes

genevois, par leurs travaux, leurs découvertes, et grâce à la marche rapide qu'ils surent imprimer à

certaines parties de la science, possédaient une haute position dans les académies et les journaux du

XVIIIe siècle. Dans la géologie, De Luc et De Saussure; Charles Bonnet et Abraham Trembley, dans

l'histoire naturelle; Odier, Tingry, Vieusseux, Tronchin, dans la médecine, étaient connus et appréciés de

toute l'Europe savante. Or, ces hommes distingués professèrent hautement le christianisme, qui se

retrouve comme une partie intégrante de leur pensée, soit au chevet des malades, soit dans les leçons

publiques, soit dans les publications qui rendent compte des découvertes de la science au monde

incrédule et sceptique de l'époque.

On eût donc pu, pour la rapporter aux savants genevois, retourner avec vérité le sens de la phrase que,
dans l'Encyclopédie, d'Alembert avait avec tant de légèreté appliquée aux pasteurs, et dire « A Genève,

chez tous les savants, l'adhésion la plus complète aux dogmes évangéliques les distingue de leurs

confrères de France et d'Allemagne. »

Voltaire, on le comprend, était peu satisfait de ces dispositions; il eût mis un plus grand prix à l'encens
que lui dérobaient ces penseurs sérieux, qu'aux applaudissements d'esprits légers dont il n'était flatté

qu'un instant; suivant son procédé ordinaire, il ne manquait pas une occasion pour essayer de les

ridiculiser. Ainsi il appelle Trembley le père l'escarbotier, et c'est de son style religieux qu'il se moque

lorsqu'il dit (Evangile du jour, p. 204): « Moi aussi, j'adore l'intelligence suprême dans un colimaçon et

dans les millions de soleils allumés par la puissance éternelle. » Lorsque De Saussure et De Luc

établissent que la mer a recouvert les Alpes et mentionnent les débris qu'elle y a laissés, il écrit: « Donc

le monde n'a été peuplé que de poissons, donc lorsque les eaux se sont retirées et ont laissé le terrain à

sec, les poissons se sont changés en hommes! Cela est fort beau, mais j'ai peine à croire que je descende

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