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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois

considérés comme des médiateurs naturels entre le peuple et les magistrats, et grâce à la prudence en
même temps qu'à l'activité de leur zèle, ils purent enfin amener les deux partis à se faire le sacrifice

mutuel de leurs rancunes.

Cette réconciliation eut lieu en 1768, après six ans de disputes acharnées, elle produisit des résultats
très-heureux pour l'Eglise de Genève qui avait rudement souffert des luttes politiques. Aussi la joie fut

grande, lorsque les citoyens purent enfin prendre part de nouveau à la Sainte-Cène, réunis dans un même

esprit, comme dans les mêmes temples.

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- XIII -

LES PHILOSOPHES GENEVOIS ET VOLTAIRE

Caractère chrétien des philosophes genevois au XVIIIe siècle - Abauzit, Calandrini, De Saussure,
Tronchin, Odier, Tingry; De Luc, Bonnet. - Relations de Charles Bonnet et de Voltaire.

En France, les philosophes sensualistes étaient tous incrédules. A Genève, les disciples de cette école se
montrèrent, au contraire, franchement chrétiens. Les médecins, les naturalistes, les géologues, peu

soucieux d'imiter les allures de leurs confrères de Paris et de Berlin, prenaient hautement la défense de la

religion, et manifestaient en toute occasion leurs croyances. Les exemples sont nombreux, et prouvent

que, si Voltaire avait de l'influence sur des hommes légers ou superficiels, son action n'atteignait guère

les penseurs d'élite. Cette circonstance, qui ne lui échappait pas, lui causait beaucoup de chagrin, aussi ne

leur ménageait-il pas ses railleries. Un seul des philosophes genevois trouva grâce devant son ironie: ce

fut Abauzit.

Abauzit, fils d'un réfugié français et naturalisé Genevois, était doué d'un véritable génie investigateur, et
son caractère moral l'entourait d'un respect universel. On en peut juger par ce seul fait, qu'il mérita les

louanges sans réserve de Voltaire et de Rousseau.

Un jour, un grand seigneur visitait Ferney: « J'ai fait, dit-il, un bien long voyage pour voir un homme
supérieur. - Vous êtes donc allé à Genève voir Abauzit? » répondit Voltaire. Et Rousseau lui adresse le

seul éloge sans restriction qu'il ait jamais accordé à une personne vivante: « Non, ce siècle de la

philosophie ne passera point sans avoir produit un vrai philosophe. J'en connais un, un seul, j'en

conviens; mais c'est beaucoup, et, pour comble de bonheur, c'est dans mon pays qu'il existe. Savant et

vertueux Abauzit, que votre sublime simplicité pardonne à mon coeur un zèle qui n'a point votre nom

pour objet; non, ce n'est pas vous que je veux faire connaître à ce siècle indigne de vous admirer; c'est

Genève que je veux illustrer de votre séjour. Ce sont mes concitoyens que je veux honorer de l'honneur

qu'ils vous rendent. Heureux le pays où le mérite qui se cache est d'autant plus honoré! Heureux le peuple

où la jeunesse altière vient abaisser son ton dogmatique devant la docte ignorance du sage! Vénérable et

vertueux vieillard, vous n'aurez point été prôné par de beaux esprits: leurs bruyantes académies n'auront

point retenti de vos éloges; au lieu de déposer, comme eux, votre sagesse dans des livres, vous l'aurez

mise dans votre vie pour l'exemple de la patrie que vous aimez et qui vous respecte. Vous avez vécu

comme Socrate, mais il mourut de la main de ses concitoyens, et vous êtes chéri des vôtres. »

Abauzit était profondément chrétien; il avait pour principe qu'une conviction religieuse n'est vraie
qu'autant qu'elle réagit réellement sur la conduite morale, sur la dignité de caractère de celui qui la

professe, et il se fit une sincère application de cette règle, à l'aide de laquelle, comme le philosophe

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