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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois
peine à se figurer, par exemple, que tout ce qu'on y peut trouver de plus concluant contre les miracles, se réduit à ces ridicules déclamations: « Les miracles, où sont-ils? Jadis les prophètes faisaient descendre à leur voix le feu du ciel, aujourd'hui les enfants en font autant avec un petit morceau de verre. Josué fit arrêter le soleil; un faiseur d'almanachs va le faire éclipser. Les foires fourmillent de miracles: j'ai vu un paysan hollandais rallumer sa pipe avec son couteau; en Syrie, il eût été prophète. J'ai vu quelque chose de plus fort, des académiciens et des savants qui couraient aux conclusions de l'abbé Pâris et revenaient convaincus. On n'est point parvenu aux limites de l'art de guérir; qui sait? on arrivera peut-être à remettre un mort sur ses jambes; on a trouvé le secret de ressusciter des noyés, on parviendra à rendre la vie des corps qu'on en avait privés. »
Les pasteurs, quoique séparés d'opinions sur les objets politiques, s'entendirent pour s'imposer un silence absolu dans cette déplorable affaire, et ne dirent pas un mot, en bien ou en mal, de la condamnation de l'Emile. Cette ligne de conduite ne leur fut pas aisée à tenir. Les citoyens voulaient les forcer à s'expliquer: leur attention était devenue si soupçonneuse que, durant ces troubles, on allait au sermon, non pour s'édifier, mais pour savoir s'il serait prononcé un mot contre Rousseau. La plus lointaine allusion aux miracles était prise pour une attaque politique. Chaque représentant, ayant adopté la cause de Rousseau comme une affaire personnelle, ne pouvait souffrir qu'on ajoutât les dogmes révélés à la religion naturelle du philosophe; chaque négatif, tenant à voir l'Emile lacéré en chaire comme il l'avait été sur la place de l'Hôtel-de-Ville, blâmait amèrement les prédicateurs modérés qui refusaient de faire descendre la chaire chrétienne au rôle de tribune politique. A la Sainte-Cène, nouveau scandale: dans un temple on voyait se presser le parti gouvernemental, tandis que dans un autre communiaient les seuls représentants. La lutte était d'autant plus vive que les deux partis n'étaient pas très-inégalement partagés sous le rapport numérique, quatre cents citoyens environ étant favorables à Rousseau, tandis que six cents appartenaient au parti contraire.
Plusieurs pasteurs genevois, MM. Vernet, Perdriau, Roustan, Claparède, Moultou, étaient restés en correspondance avec Rousseau, espérant le ramener, adoucir son coeur ulcéré, et se flattant d'éviter une rupture qui, selon leurs prévisions, ne pouvait qu'être funeste à la cause du christianisme à Genève. Leurs espérances furent trompées. La fureur des partis politiques l'emporta sur toutes les considérations, et lorsque survint la publication des Lettres de la Montagne, ils se virent contraints de rompre leurs relations avec Rousseau, mais ce fut par des lettres pleines de dignité, de douceur et de regrets, où ils déclaraient que leurs sentiments de chrétiens étaient trop grièvement froissés pour leur permettre de conserver avec lui leurs anciens rapports fraternels. Rousseau se trouvait malheureusement dans un de ces moments de crise où il n'avait pas une vue très-distincte du juste et de l'injuste: « M. Perdriau, écrivit-il, si juste et si bon, est possédé de la rage cléricale; M. Vernet s'éloigne de moi, il va sacrifier au bel air voltairien; M. Roustan donnait des espérances, il s'est traîné dans la fange; M. Vernes avait fait concevoir la meilleure opinion de lui, c'est le plus hypocrite et le plus fanatique de mes détracteurs. » Ces injures de Rousseau avaient du reste à ses yeux une apparence de fondement. Le vieux diable de Ferney, imitant le style des ministres genevois, s'était hâté d'écrire un pamphlet adressé par les pasteurs à Rousseau; l'infortuné rêveur tint cette indigne brochure pour authentique. M. Vernes se justifia pleinement, et produisit même une déclaration du secrétaire de Voltaire; Rousseau, néanmoins, ne voulut pas lui dire autre chose que ces mots: « Monsieur, vous êtes le plus digne ou le plus vil des hommes. »
Lorsqu'on lit aujourd'hui, loin des passions du temps, les brochures écrites par les pasteurs pour réfuter soit l'Emile, soit les Lettres sur la Montagne, on est frappé de leur ton calme et mesuré; à plus forte raison cette modération dut-elle se faire apprécier au moment du plus fort de la lutte. Cette conduite ramena plusieurs personnes aux sentiments chrétiens; MM. Vernes, Mercier, Vernet, Claparède et Roustan furent
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