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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois

Conseil genevois reçut de M. de Sellon, représentant de la république à Paris, le texte de ce jugement.
Aussitôt, sans consulter l'opinion publique ni le Consistoire, le procureur général Tronchin, que nous

avons vu si énergique contre les libelles de Ferney, cède à l'influence française bien évidente dans toute

cette affaire; le Conseil se laisse aller au désir de faire quelque chose d'agréable à la cour de Versailles; il

ne sait pas résister aux petites rancunes qu'il garde à ceux des Genevois qui aiment Rousseau, et le

lendemain du jour où il a reçu l'arrêté de Paris, le 19 juin 1762, sans prendre la peine de formuler une

opinion, empruntant dans ses considérants le jugement et les paroles même de l'archevêque de Paris, il

décide que l'Emile sera lacéré et brûlé par l'exécuteur de la justice. Voici comment un témoin oculaire

raconte cet acte, qui eut lieu le jour même: « Le 19 juin, une délégation du Conseil se transporta sur les

degrés placés devant la façade de l'hôtel de ville, où l'on prononçait les jugements. L'exécuteur attisait un

brasier. La proclamation concernant l'Emile avait amassé une foule considérable; la sentence fut lue à

haute voix: le bourreau déchira lentement les pages du livre et les jeta sur le feu. Au lieu des

applaudissements qui éclataient naguère lorsqu'on brûlait les saletés du vieux diable de Ferney, on voyait

une rage muette, une stupéfaction profonde sur le visage des citoyens, et il était facile de prévoir à quel

débordement de haines politiques Genève allait être livrée. »

Ce qui blessait surtout le coeur des citoyens, c'était l'influence positive de la France: on avait vu le
résident auprès des magistrats; il avait obtenu communication du jugement avant son exécution, et il le

transmit à Paris comme un témoignage de la bonne volonté de Genève. Si l'on trouvait juste la

condamnation des ouvrages de Voltaire où débordaient l'immoralité, l'impiété, l'ironie et l'injure, on ne

pouvait aisément consentir à placer au même rang les oeuvres de Rousseau, qui, en attaquant quelques

idées chrétiennes, le faisaient avec tout le sérieux et le respect exigés par un semblable sujet: on trouvait

étrange surtout que certains magistrats, amis déclarés de Voltaire et s'opposant toujours à la

condamnation de ses livres, eussent réservé pour leur concitoyen une rigueur exceptionnelle et signé la

flétrissure imprimée à l'Emile. M. Pictet, membre des Deux-Cents, publia une remontrance énergique à

ce sujet, mais il fut obligé de se rétracter.

On se tromperait, néanmoins, si l'on croyait qu'une émeute intellectuelle ou politique suivit la
condamnation de l'Emile, les bons Genevois étaient las des discussions sociales et durant une année

l'affaire fit peu de bruit, mais la lettre par laquelle au mois de mai 1763 Rousseau renonçait à la

bourgeoisie, souleva les esprits. La ville entière prit parti pour ou contre Rousseau: les citoyens

représentèrent que la condamnation des mauvais livres ne devait avoir lieu que sur le rapport du

Consistoire, et que ce corps n'avait pas été consulté. Le Conseil répondit que le Consistoire, consulté

après coup, avait déclaré qu'on n'avait point violé ses droits. Le Conseil ajoutait que l'Emile était d'autant

plus dangereux, qu'il était écrit dans le style le plus séducteur, qu'il avait pour auteur un citoyen de

Genève, et que, dans l'intention de celui-ci, il devait servir à l'instruction de la jeunesse. Ces raisons ne

parurent pas concluantes à tout le monde. Neuf fois dans l'espace de trois ans les citoyens réclamèrent le

retrait de la condamnation du livre de Rousseau: neuf fois ils reçurent une réponse négative Puis la

question s'agrandit: les opposants prétendirent qu'ils avaient le droit de porter au Conseil des

représentations sur divers objets, les Conseils répliquèrent qu'ils répondraient quand ils le trouveraient

bon; et Genève se trouva de nouveau divisée en deux partis acharnés l'un contre l'autre.

Rousseau était alors à Motiers-Travers. Exaspéré des injures que plusieurs Genevois lui adressaient, il
perdit toute mesure, et, dans ses fatales Lettres de la Montagne, la colère lui fit envelopper dans ses

attaques, la religion elle-même qu'il avait si fort louée auparavant. On comprend fort bien l'état

d'irritation auquel ont correspondu, dans l'esprit de Rousseau, ces pages aussi futiles que violentes; mais

lorsqu'on cherche aujourd'hui à peser la valeur des arguments du philosophe jeté hors des gonds, on a

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