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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois

se passer d'un peu de philosophie et d'histrionage: entouré d'un cercle nombreux d'hommes de talent et de
femmes d'esprit, il leur faisait jouer ses plus récentes créations théâtrales. Les trois pièces qui réussirent

le mieux furent: Adélaïde du Guesclin, l'Enfant prodigue et Zaïre; aussi appelait-il ces drames: mes

oiseaux du lac Léman. Les acteurs de la noblesse vaudoise lui semblaient parfaits et lui-même se

regardait comme un tragédien sans rival: « Je joue le bonhomme Lusignan, et je vous avertis, sans vanité,

que je suis le meilleur vieux fou qui soit dans une troupe. Nous avons un très-bel Orosmane, le fils du

général de Constant, un Nérestan excellent, un joli théâtre, une assemblée qui fond en larmes; tout le

monde joue avec chaleur. Vos acteurs de Paris sont à la glace. Les étrangers accourent de trente lieues à

la ronde, et mon beau pays romand est devenu l'asile des arts, des plaisirs et du goût. On croit chez les

badauds de Paris que toute la Suisse est un pays sauvage; on serait bien étonné si l'on voyait jouer Zaïre à

Lausanne mieux qu'on ne la joue à Paris: on serait bien plus surpris de voir deux cents spectateurs aussi

bons juges qu'il y en ait en Europe. Les acteurs se sont formés; ce sont des fruits que les Alpes et le Jura

n'avaient point encore portés. César ne prévoyait pas, quand il vint ravager ce petit coin de terre, qu'on y

aurait un jour plus d'esprit qu'à Rome. »

Avec le gouvernement bernois, alors maître du canton de Vaud, Voltaire était dans les meilleurs termes,
bien qu'il ne se gênât nullement pour railler sans pitié la roideur et la tenue compassée des seigneurs

baillis. Il se plaisait en particulier à raconter la conversation suivante: - « Eh! que diantre, Monsieur de

Voltaire, lui disait un de ces hauts dignitaires, vous faites donc toujours tant de vers? A quoi bon, je vous

prie? Tout cela ne mène à rien... Avec votre talent, vous pouviez cependant devenir quelque chose dans

ce pays-ci... Voyez! moi, je suis bailli!... »

Si, au point de vue de la comédie et de la société, les choses marchaient au mieux selon les désirs de
Voltaire, à celui de la philosophie, il éprouvait bien certains mécomptes: accoutumé à tout voir fléchir

devant ses railleries, traitant les choses religieuses avec une déplorable légèreté, il rencontra chez

plusieurs personnes de Lausanne des résistances qui le chagrinaient fort. Le grand Haller surtout lui

causait une sorte de frayeur respectueuse: cet homme, unissant une piété profonde à un génie scientifique

des plus étendus, lui semblait un phénomène inexplicable; il voulait à tout prix obtenir ses louanges, et le

savant bernois conservait une haute franchise qui n'épargnait aucun travers. Un jour Haller vit représenter

Zaïre, et comme les spectateurs enthousiasmés lui demandaient son opinion, il leur signala, sans se gêner,

un défaut capital dans la pièce: Voltaire, cela ne pouvait manquer, fut instruit séance tenante de la

critique du Bernois; sans la relever, il entama bientôt après un magnifique éloge de Haller. « - Eh!

Monsieur de Voltaire, lui dit un auditeur, vous louez bien fort M. de Haller, qui parle de vous sur un ton

tout différent! - Vous avez raison, mais il se peut bien, au fait, que nous nous trompions tous deux. »

Un autre savant bernois lui inspirait des sentiments très-mélangés; c'était M. Bertrand, pasteur à
Yverdon. Tout en le respectant, il ne pouvait s'empêcher de le railler sans pitié, mais Voltaire n'avait pas

toujours le meilleur rôle dans la dispute. Le monde savant était alors fort préoccupé de récentes

observations faites sur les coquillages fossiles qui se trouvent à de grandes élévations sur les montagnes,

et dans la présence desquels les géologues suisses voyaient la preuve de la dernière inondation ou déluge

qui avait ravagé le globe. Voltaire se moqua à outrance de cette idée et déclara que ces coquillages

avaient été certainement semés par les pèlerins qui traversaient les Alpes au moyen âge. M. Bertrand lui

ayant montré l'absurdité d'une pareille supposition, le philosophe lui répondit: « Je crois que les Prussiens

seraient plus capables de venir en France que les huîtres de Malabar d'être venues sur les Alpes... si les

poissons des Indes étaient arrivés chez nous comme nos missionnaires vont chez eux, ils y auraient

multiplié et on les trouverait ailleurs que sur nos montagnes. » Ces railleries cachaient mal le dépit de

Voltaire, qui était véritablement malheureux lorsqu'il ne pouvait avoir raison des hommes sincèrement

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