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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois

amis, est la plus douce qu'on puisse désirer. Celle de Jésus expirant dans les tourments, injurié, raillé,
maudit de tout un peuple, est la plus horrible que l'on puisse craindre. Socrate, prenant la coupe

empoisonnée, bénit celui qui la lui présente et qui pleure. Jésus, au milieu d'un supplice affreux, prie pour

ses bourreaux acharnés. Oui, si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont

d'un Dieu. - Dirons-nous que l'histoire de l'Evangile est inventée à plaisir? Mon ami, ce n'est pas ainsi

qu'on invente, et les faits de Socrate, dont personne ne doute, sont moins attestés que ceux de

Jésus-Christ. Au fond, c'est reculer la difficulté, sans la détruire; il serait plus inconcevable que plusieurs

hommes d'accord eussent fabriqué ce livre, qu'il ne l'est qu'un seul en ait fourni le sujet. Jamais des

auteurs juifs n'eussent trouvé ni ce ton, ni cette morale, et l'Evangile a des caractères de vérité si grands,

si frappants, si inimitables, que l'inventeur en serait plus étonnant que le héros! »

Et Voltaire comprit bien, lui aussi, la page que nous venons de citer, comme une profession de foi
véritablement chrétienne, car lorsqu'il l'eut sous les yeux, il entra dans une violente colère: « Rousseau,

s'écria-t-il, Rousseau est le Judas de la confrérie! Le Vicaire savoyard est digne de toutes les peines

imaginables! Quel temps, grand Dieu! a-t-il pris pour rendre notre philosophie odieuse? Le temps même

où elle allait triompher. » (Corresp. génér., 1762.)

A Genève, l'effet des paroles de Rousseau fut puissant sur le coeur des citoyens; il ranima chez un grand
nombre le sentiment religieux détruit par les sarcasmes et les sophismes de Voltaire. Des hommes qui ne

voulaient point entendre la défense du christianisme de la bouche des pasteurs, parce qu'ils ne faisaient

que leur métier, étant payés pour cela, rafraîchissaient leur âme à la lecture de l'Emile. Néanmoins,

comme l'Emile niait les miracles de Jésus-Christ, les pasteurs ne pouvaient l'accepter tel quel, et M.

Vernes, entre autres, accompagna le morceau sur les Evangiles d'observations qui sont un type admirable

de controverse éloquente et digne en même temps. Il réimprime le fragment que nous avons transcrit,

puis il ajoute: « Oui, cher compatriote, votre peinture des Evangiles est admirable. Mais si Jésus n'a pas

fait les miracles, toute cette beauté n'est-elle pas flétrie? - Que devient la piété de Jésus, s'il usurpe un

titre qu'il ne tient point du Dieu qu'il sert et qu'il invoque? - Que devient le support de Jésus pour les

pécheurs, si ce n'est pas avec une autorité divine qu'il leur dit: Vos péchés vous sont pardonnés. - Que

devient l'humilité de Jésus? se dire sorti du sein du Père! L'orgueil le plus effréné porta-t-il plus loin ses

téméraires prétentions? - Que devient l'affection de Jésus pour ses disciples? il les fait tout quitter pour le

suivre, et il les trompe par des promesses qu'il sait bien ne pouvoir tenir. - - Si Jésus n'est pas le

distributeur des grâces immortelles, sa plus belle parole: Que votre coeur ne se trouble point, il y a

plusieurs demeures dans le ciel et je vais vous y préparer des places; est donc le plus odieux des

mensonges? - Pour moi, je l'appelle le Fils unique qui était dans le sein du Père, parce que j'ai connu qu'il

est un Docteur venu de Dieu, car nul ne peut faire les oeuvres qu'il fait si Dieu n'est pas avec lui. »

La discussion, réduite à ces proportions, eût tourné tout entière à l'avantage de l'Evangile, et l'on aurait vu
la religion naturelle de Rousseau ramener peu à peu les incrédules au christianisme révélé, si une

politique aussi violente que maladroite n'était venue se jeter à la traverse. Nous voulons parler de la

condamnation de l'Emile et de sa destruction par la main du bourreau.

Les auteurs de la condamnation de l'Emile firent par cet acte preuve de peu de clairvoyance et de
prudence: nous n'avons pas à nous occuper de ses suites au point de vue politique, mais en tout cas il

nuisit considérablement à la religion dans Genève.

Dès son apparition, cet ouvrage avait été accueilli par un mandement désapprobateur de l'archevêque de
Paris; le 11 juin 1762, le parlement l'avait condamné à être brûlé par la main du bourreau. Le 18 juin, le

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