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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois
infortunes mêmes de la république étaient des sacrifices acceptés pour la conservation de la foi autant que pour celle de l'indépendance nationale, et rien, plus que les sacrifices, n'attache à la cause qui les exige. Chaque famille genevoise avait, de plus, ses archives religieuses, ses souvenirs d'exils, de persécutions, de ruines, et même d'échafauds. La religion, par une conséquence logique de ces circonstances, était devenue, pour les Genevois, une affaire nationale, une affaire de famille, une affaire d'intelligence et de conscience.
Aussi ne faut-il pas s'étonner si au milieu du XVIIIe siècle, lorsque l'irréligion et l'incrédulité envahissaient en France les colléges, les académies, la presse, Genève présenta un étrange contraste avec sa puissante voisine. On vit la philosophie et la science, qui en France formaient des incrédules, demeurer dans la cité de Calvin les alliées du christianisme; bien plus, ces philosophes, ces savants qui battaient en brèche la religion, virent à Genève leurs disciples, leurs émules, leurs maîtres peut-être, devenir les défenseurs de l'Evangile.
Les philosophes genevois furent donc religieux, et par là même engagés plus ou moins dans la lutte avec Voltaire. Nous citerons en premier lieu Rousseau... Rousseau défenseur de la religion! cette assertion étonne, car la pensée se reporte immédiatement à ses malheureuses Lettres de la Montagne, et l'on se demande comment l'homme qui nie le caractère surnaturel de la révélation peut être considéré comme un champion des croyances religieuses. Malgré ce fait nous persistons à dire que Rousseau défendit la religion, et qu'il sut inspirer à ses amis du respect pour les choses saintes et pour les idées religieuses. Pour admettre cette affirmation, il faut se reporter au temps dont il s'agit; sans doute, aujourd'hui, dans des sociétés où les principes chrétiens se sont de nouveau largement développés, où l'on s'incline devant les convictions sincères, où les oeuvres qui portent un cachet vraiment évangélique sont respectées de tous les hommes au coeur droit; aujourd'hui, on se pourrait peut-être pas émettre la même appréciation.
Mais, il y a cent ans, les circonstances étaient tout autres; alors des auteurs impartiaux pouvaient écrire: « La Suisse elle-même, où le bonheur, le bon sens et la foi avaient trouvé un dernier asile, la Suisse commence à produire de petits docteurs incrédules Dans Genève, des gens qui entendent à peine leur métier et des femmes beaux esprits argumentent un Voltaire à la main contre Jésus-Christ et font les agréables sur l'histoire de l'Evangile. » - Il y a cent ans, l'ironie et la satire se déversaient sur les Livres saints, le respect pour les choses religieuses se flétrissait chez beaucoup dès l'enfance, l'incrédulité gagnait de haut en bas, de long en large, dans la société française, habituée à considérer l'intelligence, la réflexion, la science comme incompatibles avec les convictions chrétiennes; le ridicule, en un mot, était attaché à l'Evangile et couvrait en même temps ceux qui se consentaient pas à le renier en ricanant. Comment, dans un pareil milieu, ne pas considérer comme un défenseur de la religion un écrivain qui, n'écoutant que sa seule conscience, vient adorer publiquement ce que ses admirateurs s'attendent à le voir brûler avec mépris? comment ne pas estimer à l'égal d'une sincère profession de foi chrétienne cette belle page dans laquelle Rousseau s'écrie: « Pour moi, la majesté des Ecritures m'étonne, leur sainteté parle à mon coeur. Voyez les livres des philosophes avec toute leur pompe, qu'ils sont petits auprès de celui-là! Se peut-il qu'un livre, à la fois si sublime et si simple, soit l'ouvrage des hommes? Se peut-il que celui dont il raconte l'histoire ne soit qu'un homme lui-même? Est-ce là le ton d'un enthousiaste ou d'un ambitieux sectaire? Quelle douceur, quelle pureté dans ses moeurs! Quelle grâce touchante dans ses instructions! Quelle élévation dans ses maximes! Quelle profonde sagesse dans ses discours. Où est l'homme, où est le sage qui sait agir, souffrir et mourir sans faiblesse et sans ostentation? - Où Jésus avait-il pris chez les siens cette morale élevée et pure dont lui seul a donné les leçons et l'exemple? Du sein du plus furieux fanatisme la plus haute sagesse se fit entendre et la simplicité des plus héroïques vertus honora le plus vil de tous les peuples. La mort de Socrate, philosophant tranquillement avec ses
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