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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois
Le lendemain, je me trouvais chez des personnes du même nom; je voulus redire quelques bons mots antichrétiens dont on m'avait régalé la veille, mais une phrase polie de la dame du logis m'avertit que ses hôtes respectaient l'Evangile. Toutefois, il me parait que près du tiers des familles riches sont infatuées de Voltaire, et son succès n'est pas moins grand chez les artisans. »
Ainsi se réalisaient les éloquentes appréhensions de Rousseau, adressées en 1760 au professeur J. Vernet: « Lorsque le soi-disant philosophe de Ferney vint à Genève, je prévoyais ce qui arrive. La satire irréligieuse, le noir mensonge, les libelles sont devenus les armes de M. de Voltaire; il paye ainsi l'hospitalité dont, par une funeste indulgence, Genève use avec lui. Ce fanfaron d'impiétés, ce beau génie et cette âme basse, cet homme si grand par les talents et si vil par leur usage, laissera de longs et cruels souvenirs parmi nous; la ruine des moeurs, la perte de la liberté qui en est la suite inévitable, seront chez nos neveux les monuments de sa gloire et de sa reconnaissance. S'il reste dans leurs coeurs quelque amour pour la patrie, ils détesteront sa mémoire; il sera plus maudit qu'admiré. Je sais toutefois qu'il reste beaucoup de vrais citoyens qui respectent les lois, les moeurs et la liberté: mais ceux-là diminuent, les autres augmentent. - La pente donnée, rien ne peut arrêter le progrès du mal. La génération présente l'a commencé, celle qui vient l'achèvera; chaque citoyen qui meurt est remplacé par un agréable. Le ridicule, ce poison du bon sens et de l'honnêteté, la satire, ennemie de la paix publique, la mollesse, le faste arrogant forment parmi nous un peuple de petits plaisants, de bouffons, de baladins, de philosophes de ruelles et de beaux esprits de comptoirs, gens reniant la gloire de leurs pères et ses causes, et qui n'auraient jamais voulu sortir de leur lit à l'Escalade, non par lâcheté, mais par crainte de s'enrhumer. »
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- XII -
RESISTANCE DES GENEVOIS AUX IDEES VOLTAIRIENNES
Efforts de Rousseau contre les satires irréligieuses de Voltaire. - Fâcheuse influence des affaires politiques dans les questions religieuses. - L'Emile et les Lettres de la Montagne. - Conduite des pasteurs envers Rousseau.
Si Genève, au lieu de renfermer des hommes généralement développés par les études littéraires de son collége, eût contenu une classe lettrée peu nombreuse et une population ignorante et soumise à une Eglise qui ordonne de croire sans examen, l'action de Voltaire fût devenue irrésistible, la religion et la morale eussent disparu, et cette ville eût subi le sort des républiques ses aînées, grandes et petites, qui sont tombées en dis solution sous le poids trop lourd d'une liberté pourrie par le vice et par le despotisme. Mais les grands patriotes du XVIe siècle connaissaient mieux que personne les causes de la durée ou de la décadence des Etats, et tout, dans la constitution genevoise, avait été calculé pour développer l'intelligence et la moralité des citoyens, ces deux conditions indispensables à la vie des républiques. Les réformateurs, ainsi que nous l'avons déjà vu, n'admettant pas que la moralité pût exister sans la religion chrétienne, avaient introduit celle-ci dans toutes les parties de la carrière du citoyen; la religion, d'abord enseignée, puis librement examinée, se mêlait intimement à toutes les phases de la vie genevoise. L'enfant la rencontrait d'abord comme portion essentielle de ses études au collége; dans le sein de sa famille, il la retrouvait, sous la forme de prières et de lectures; il entendait son père et sa mère invoquer le nom de Dieu dans toutes les occasions où le secours du Ciel peut être imploré. La santé ou la maladie, la réussite ou le malheur, le gain ou la perte étaient placés sous la garde du Seigneur. Tous les événements dont l'enchaînement formait l'histoire de Genève avaient la religion pour pivot: c'était en elle que tous les beaux dévouements avaient puisé leur source, en même temps que dans l'amour de la liberté; les
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