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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois
A la vérité, le Consistoire faisait bonne garde, les pasteurs multipliaient les visites, conjuraient les chefs de famille de ne point acheter ces mauvais livres, et souvent ils réussissaient, témoin le fait suivant. Un horloger avait une nombreuse collection des pamphlets de Voltaire, et la tenait soigneusement cachée. Un jour, après le dîner: « Il avait bon goût, le fricot? lui demande sa mère. - Mais oui, très-bon, et surtout chaud à point. - Ah! pour chaud, je le crois bien! si tu veux savoir de quel bois je l'ai chauffé, va voir ta cachette à Voltaire! » La bonne femme avait trouvé le nid, et il n'y restait pas une plume des oiseaux de contrebande. - Mais Voltaire, afin de déjouer cette surveillance ecclésiastique, inventa des moyens où parfois le burlesque le dispute à l'impudence; l'attention une fois éveillée sur le procédé des faux titres, la vente chez les libraires était devenue impossible: Voltaire, qui voulait continuer son oeuvre, fût-ce au prix de grands sacrifices d'argent, fit distribuer gratis toutes ses productions, en recourant à toutes les petites manoeuvres qu'il put imaginer. Des Genevois, entièrement à sa dévotion, et qui du reste appartenaient aux plus hautes comme aux plus basses classes de la société, ne se firent aucun scrupule de seconder ses vues, et leurs services furent complétés par ceux d'une troupe de colporteurs chèrement payés. En fin de compte, les prétendus sermons se trouvaient partout: en entrant dans les boutiques, les affiliés, sous prétexte d'une petite emplette, glissaient quelques brochures impies sous des papiers ou des ballots; de jeunes femmes se trouvaient-elles au comptoir, ils avaient soin de choisir les écrits les plus propres à corrompre leur imagination. Les colporteurs parcouraient les montres et fixaient ces libelles au cordon des sonnettes, ou les glissaient sous le seuil des portes; on en trouvait des piles dans les cabinets des horlogers, et les petits messagers avouaient qu'un Monsieur leur avait donné six sous pour déposer le paquet sur l'établi du patron. Chaque soir, sur les bancs des promenades, se trouvaient des feuilles oubliées à dessein. Bien plus on réussissait à s'introduire dans les classes du collége, et les enfants rencontraient ces petits livres parmi leurs cahiers; ceux qui connaissent l'attrait des choses mystérieuses pour cet âge, peuvent comprendre que ces ouvrages n'étaient livrés aux maîtres et aux parents qu'après avoir été lus et dévorés. La propagande voltairienne allait plus loin encore: dans les locaux où se donnaient les leçons de catéchumènes, souvent les catéchismes furent remplacés par des brochures, reliées dans le même format et contenant ces dialogues perfides où l'incrédule triomphe à plaisir de son interlocuteur chrétien; on reliait les dictionnaires philosophiques portatifs avec le titre et l'apparence des psaumes, et on les laissait sur les bancs du temple de la Madeleine, au service des jeunes gens.
Plusieurs familles genevoises, comme nous l'avons déjà dit, fréquentaient Voltaire, et celles qui n'applaudissaient pas formellement à ses paroles satiriques et à sa croisade contre le christianisme, ne paraissaient pas tout au moins se formaliser beaucoup des petites agressions dont elles ne pouvaient manquer d'être les témoins dans l'intérieur du seigneur de Ferney. Ainsi, un jour, une dame lui rendait visite, accompagnée de sa petite fille. Voltaire trouve l'enfant fort à son gré et se hâte de chercher à lui rendre service à sa manière: « Quelle charmante petite créature! Elle est, je pense, aussi studieuse que belle? - Oh! oui, Monsieur; cependant il y a une chose qu'elle ne peut apprendre. - Quoi donc? - C'est son catéchisme. - Et pourquoi donc cela? - Elle n'y comprend rien! - Ah! que vous avez de l'esprit, ma petite! Vous ne comprenez pas... « Ah! de la bouche des enfants sort la vérité: vous ne comprenez pas votre catéchisme!... Tenez, mon enfant, voici un magnifique pêcher, cueillez tant que vous voudrez! » - Grâce au silence de la mère, la leçon de Voltaire faillit porter son fruit, et plus tard l'enfant, devenue une personne pieuse, a raconté les longs efforts qui lui avaient été nécessaires pour effacer l'impression produite sur elle par cette scène.
Un voyageur qui visitait Genève à cette époque se trouva dans un embarras qui peint assez bien la bigarrure qu'offrait la société genevoise d'alors au point de vue des sentiments religieux. « Un jour, dit-il, je dînais dans une maison où un feu roulant de plaisanteries rapportées de Ferney égayaient l'assemblée.
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