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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois
fut le Dictionnaire philosophique portatif. C'est, en effet, dans ces deux petits volumes que Voltaire a condensé les plus tristes assertions concernant l'Evangile. Ils furent imprimés à Londres et à Amsterdam, et de nombreux exemplaires en arrivèrent à Genève au mois de septembre 1764. Dès l'abord, M. Tronchin, sur le rapport du Consistoire, fait saisir ces ballots, et le Conseil déclare ce livre impie, scandaleux, téméraire, destructif de la religion. Un peu plus tard, il apprend que le libraire Chirol en a vendu 12 exemplaires: mandé à l'hôtel de ville, cet homme déclare qu'ils lui ont été remis par la femme de son collègue Grasset. Grasset, mandé à son tour, répond qu' « il ne sait ce qui sort, ni ce qui entre dans son imprimerie. » Le Conseil l'oblige à demander pardon à Dieu, le condamne à 50 florins d'amende, et il lui déclare qu'« il sera cassé d'imprimeur s'il ne veille mieux à ses affaires. » Puis la délibération s'engage sur Voltaire lui-même, et l'on cherche les moyens de manifester le plus rudement possible le mécontentement que l'on éprouve à son égard. Sur ces entrefaites, M. Tronchin, faisant une visite à Ferney, reprocha à Voltaire la publication de cet ouvrage, et lui dit qu'il pourrait bien passer par la main du bourreau. « Vraiment, Monsieur le magistrat, répondit-il, on croirait que vous regrettez d'avoir brûlé l'Emile de Jean-Jacques, et que vous voulez vous faire bien venir auprès des citoyens représentants, ses amis (1). - Vous détournez la question, répliqua Tronchin; retirez ce livre, exigez de vos complices la remise de tous les ballots, ou je me verrai dans l'obligation de faire contre vous le plus désagréable réquisitoire, et je vous avertis que, dans ce moment, les ministres du roi de France sont peu disposés en votre faveur. »
[ (1) Ce fait, antérieur effectivement à l'époque où se passaient les choses que nous racontons dans cette page, trouvera sa place dans le chapitre suivent, consacré plus spécialement à Rousseau.]
Voltaire haussa les épaules, mais le lendemain il écrivit au Conseil une lettre qui fait le pendant de celle qu'il lui avait déjà envoyée à propos de la Jeanne d'Arc: « Je suis obligé, dit-il, d'avertir le magnifique Conseil que parmi les libelles pernicieux dont cette ville est inondée, et qui sont tous imprimés à Amsterdam chez Michel Rey, il arrivera lundi prochain chez le libraire Chirol, de Genève, un ballot contenant des Dictionnaires philosophiques, Evangiles de la raison, et autres sottises que je méprise autant que les Lettres de la Montagne du sieur Rousseau! Je crois faire mon devoir en donnant cet avis, et je m'en remets entièrement à la sagesse du Conseil, qui saura bien réprimer toutes les infractions à la paix publique et au bon ordre. » Mais Voltaire, Chirol et Gando se promettaient d'employer une ruse familière aux contrebandiers littéraires, comme aux autres. Pendant qu'en saisissait les ballots de Chirol, une forte cargaison passait la frontière sur un autre point, à l'adresse de Gando, qui put fournir largement Genève de la denrée prohibée. M. Tronchin, indigné de se voir ainsi joué par Voltaire, lança contre lui un réquisitoire des plus énergiques, et son ouvrage fut brûlé par la main du bourreau, le 26 septembre 1764. L'auteur, malgré toute sa susceptibilité, ne jugea pas à propos de se brouiller, pour cet affront, avec le procureur général, qui connaissait trop bien sa vie privée pour qu'il voulût s'en faire un ennemi.
Cette vigilance et cette sévérité paraissant par trop désagréables à Voltaire, il essaya de s'en débarrasser au moyen d'une ruse des plus malicieuses. Il fit imprimer ses plus tristes productions sous des titres religieux, ou tout au moins de nature à faire illusion au premier abord. Afin de tromper mieux les autorités genevoises, il avait soin de faire débuter la plupart de ces pamphlets par trois ou quatre pages du meilleur aloi, et qui servaient d'introduction aux plus indignes blasphèmes contre la doctrine et la personne du Sauveur. Ainsi, sous les titres de: Almanach philosophique, Pensées sérieuses sur Dieu, Sermons du Rév. Jacques Rossetes, Homélie du pasteur Bourn, Evangile du jour, Lettres d'un proposant à M. le pasteur De Roches, Adresse des pasteurs de Genève à leurs collègues, Conseils aux pères de famille, Lettre sur la Terre-Sainte établissant la réalité des miracles de Jésus-Christ, Voltaire vida dans Genève tout l'arsenal de son incrédulité.
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