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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois
sous le rapport moral.
Les mauvais livres étaient, à l'époque dont nous parlons, ordinairement importés du dehors: trois libraires, Chirol, Grasset et Gando furent punis à cette occasion, mais les brochures impies n'en continuèrent pas moins à circuler dans la ville; aussi le gouvernement ordonna que les visiteurs de l'octroi surveilleraient rigoureusement les ballots, surtout ceux qui viendraient du côté de Ferney. Les préposés cumulèrent dès lors avec leurs fonctions ordinaires une chasse active aux feuilles d'imprimerie. Une scène burlesque eut lieu par suite de cette mesure. On savait que maintes fois le carrosse de M. de Voltaire, que par considération on ne visitait jamais, avait déposé des caisses suspectes à la porte du libraire Chirol. Ordre fut donné d'y prendre garde. Un jour ledit carrosse vient à passer au grand trot: le chef du poste l'arrête, le domestique insiste pour continuer la route et il s'engage une querelle dans laquelle les plus gros mots sont lancés contre M. de Voltaire. Malheureusement la voiture était vide, en sorte que Voltaire put se plaindre amèrement du procédé, et le Conseil dut prendre acte d'une missive peu agréable du résident de France (Portef. historiq. Archives de Genève, no 4962): « Messieurs les syndics, j'apprends par beaucoup de témoins que sous prétexte de visiter le carrosse de M. de Voltaire, le sergent et le visiteur ont vomi mille injures contre sa personne: je vous demande que ces gens soient punis exemplairement; il parait inutile de vous dire que c'est moins le moment que jamais de mécontenter le ministre de France. »
Après la Jeanne d'Arc, le premier ouvrage qui fut prohibé fut Candide, publié en 1759, sans nom d'auteur. Malgré tout le respect que l'on doit porter à la réputation de lord Brougham et malgré les éloges que dans son livre sur Voltaire et Rousseau il a donnés au roman soi-disant moral de Candide, nous ne pouvons, pour notre part, l'envisager que comme un livre vraiment infernal: c'est l'histoire de gens qui, candidement et sans penser à mal, commettent tous les crimes connus sur cette terre. Ingratitude, débauches, vols, meurtres de divers genres sont accomplis comme les choses les plus naturelles: naturellement aussi les peines et les châtiments les plus intimement liés à ces actes tombent sur les héros du livre qui chargent alors l'Être suprême de la responsabilité de leurs misères et trouvent qu'il eût bien dû arranger les choses de manière à ce qu'on pût tuer son prochain sans être poursuivi par la justice et déshonorer la maison de son bienfaiteur sans en être chassé. Il est peu de livres mieux calculés pour anéantir les scrupules d'une conscience encore mal affermie dans le sentier du devoir. - Tel fut aussi le jugement de la Compagnie des Pasteurs: le 2 mars 1759, la présence de ce livre dans Genève étant dénoncée au Conseil parle Modérateur, sur sa réquisition, l'on arrêta que tous les exemplaires seraient immédiatement détruits. - Voltaire, pour composer ce livre, s'était enfermé trois jours, ne voulant ouvrir sa porte qu'à ses repas et à son café: au bout de ce temps, Mme Denis, effrayée d'une pareille séance, voulut forcer la consigne; Voltaire lui jeta le manuscrit à la figure en lui disant: « Tenez, curieuse! voilà qui est bon pour vous! » Ses amis lui demandèrent s'il était réellement l'auteur de ce pamphlet. A M. Vernes il répondit: « J'ai lu enfin Candide, et comme pour la Jeanne d'Arc je vous déclare qu'il faut avoir perdu le sens pour m'attribuer une pareille..... » ( Ici une épithète qui n'a de place que dans le dictionnaire du langage des halles.) A un autre il dit: « Plus j'ai ri en lisant Candide, plus je suis fâché qu'on me l'attribue. Dieu me garde d'avoir la moindre part à cet ouvrage! » On devine que, malgré les soins du Conseil, Voltaire et son libraire en introduisirent bon nombre d'exemplaires dans Genève.
Il en fut de même peu après pour une tragédie intitulée Saül, dans laquelle Voltaire se fait un jeu de tronquer le sens des récits scripturaires, transforme le prophète Samuel en grand inquisiteur, et se servant de traductions infidèles, cite des faits qui ne furent jamais consignés dans la Bible.
La publication de Voltaire qui fut accueillie avec le plus de sévérité de la part du gouvernement genevois
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