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M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois
alors en correspondance avec Voltaire, lui écrivit à ce sujet: « On m'a communiqué un exemplaire de cette détestable poésie; je crains beaucoup qu'elle ne soit de vous; tous ceux qui vous connaissent sont navrés que vous ayez rabaissé votre génie jusqu'à mettre au jour une aussi scandaleuse production. » - « Moi! lui répondit l'auteur, il faut que je sois tombé bien bas dans votre estime, puisque vous me croyez capable d'une pareille saleté! » Et vingt lettres écrites à ses amis nous reproduisent les mêmes dénégations; mais Voltaire voulut en outre se jouer des magistrats genevois: il s'adressa à eux, feignant une grande colère contre un libraire de Lausanne, nommé Grasset, qui, ignorant que ce poëme fût de Voltaire, vint lui en offrir une copie manuscrite; il faut avoir lu l'original de cette lettre envoyée aux syndics de Genève (1756), pour croire qu'un homme puisse être capable de se couvrir lui-même d'aussi violentes injures: « Vos bontés et celles du magnifique Conseil m'ayant déterminé à m'établir ici sous votre protection, je désire assurer mon repos en ayant recours à votre prudence et à la justice du Conseil. Je vous informe qu'un nommé Grasset est parti de Paris, chargé d'un manuscrit abominable qu'il veut faire imprimer sous mon nom. J'ai pris les mesures nécessaires pour empêcher cette indignité. Grasset, se voyant empêché, est venu me proposer ce manuscrit pour 50 louis, et me dit que, si je ne l'achetais pas, il le vendrait à d'autres. Je fus saisi d'horreur à la vue de cette feuille, qui insulte avec autant d'insolence que de platitude à tout ce qu'il y a de plus sacré. Grasset, prenant mon silence pour une approbation, m'offrit de me faire une copie de ce manuscrit. Je lui dis que ni moi, ni personne de ma maison ne transcririons jamais des choses si infâmes et que, si un de mes laquais en copiait une ligne, je le chasserais sur-le-champ. Ma juste indignation me détermina à faire remettre entre les mains d'un magistrat cette feuille punissable, qui ne peut avoir été composée que par un scélérat insensé, imbécile. J'ignore ce qui s'est passé depuis; j'ignore de qui Grasset tient ce manuscrit odieux, mais ce que je sais, c'est que ni vous, ni aucun des membres de cette République ne permettront des ouvrages si horribles, qui outragent également les moeurs, la religion, et le repos des hommes. Mais il n'y a aucun lieu sur la terre où j'attende une justice plus éclairée qu'à Genève. » Et cela est signé: Voltaire, gentilhomme ordinaire du roi!!
Ce poëme de la Jeanne d'Arc, il l'avait composé à la cour de Berlin dix ans auparavant; il conservait le manuscrit avec un tel soin qu'en voyage il le portait constamment sur lui dans une poche secrète. A Ferney, il le communiquait à ses intimes; il s'en faisait lire des fragments le soir lorsqu'il était fatigué de travail: et il se montra charmé d'entendre, en 1778, le peuple de Paris qui l'entourait, unir dans son engouement le plus beau et le plus vil de ses poëmes, et crier: « Vive la Henriade! vive la Jeanne d'Arc! » On peut juger d'après cela quels furent ses sentiments, lorsqu'il apprit que le 4 août 1756, devant l'hôtel de ville de Genève, à la réquisition du procureur général Tronchin, un des Genevois qu'il estimait le plus, et aux applaudissements d'une foule nombreuse, on avait brûlé par là main du bourreau les exemplaires manuscrits de ce poëme qu'on avait trouvés dans la ville. Toutefois ne nous y trompons point: cette exécution légale, souvenir affaibli de l'inquisition, servait à merveille le plan de Voltaire; il savait bien que les livres brûlés étaient lus avec une avidité sans exemple par tous les amateurs du fruit défendu.
Puisque nous y sommes amenés, disons ici en deux mots en quoi consistait à Genève la législation en matière de presse. La loi était sur ce sujet aussi simple que brève: « Il est défendu d'imprimer dans des lieux occultes: on ne se servira que d'imprimeries déclarées, à peine de 50 écus d'amende; défendu de rien imprimer sans la permission des seigneurs scolarques (c'étaient trois conseillers chargés de surveiller l'instruction publique). » Ce régime, qui sous un gouvernement autocratique eût pu facilement aboutir à détruire toute liberté de pensée, n'empêchait nullement à Genève, grâce au bon sens des gouvernants, l'opinion publique de se faire jour sur toutes les questions: le pour et le contre s'imprimaient largement en toute affaire; les seigneurs scolarques n'arrêtaient la publication que des écrits décidément scandaleux
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