|
M.J. Gaberel - Voltaire et les Genevois
Nous avons éprouvé une satisfaction véritable en rendant justice aux nobles efforts de Voltaire en faveur de la tolérance, mais maintenant la scène change, et nous sommes obligés de transporter nos lecteurs sur un terrain où le philosophe de Ferney est loin de paraître à son avantage. Si Voltaire est grand lorsque, suivant les inspirations de son coeur, il travaille à la cause de l'humanité, il s'abaisse singulièrement lorsqu'il veut, par les efforts de son esprit, détruire les principes chrétiens.
Nous avons déjà constaté à quelle tactique il empruntait ses armes agressives contre le christianisme, et quel merveilleux parti il savait tirer de la confusion qu'il affectait de faire entre la loi de l'Evangile et les erreurs ou les crimes que les passions humaines ont, depuis des siècles, cherché à vêtir du manteau de cette religion. Voici du reste quelle était, pour Voltaire, la définition de la loi de Jésus, « la plus forte et la mieux conçue. » (Corresp. génér., 1768, p. 399): « Je la trouve absurde, extravagante, injurieuse à Dieu, pernicieuse aux hommes, facilitant, même autorisant les rapines, les séductions, l'ambition, l'intérêt de ses ministres, la révélation du secret des familles. Je la vois comme une source intarissable de meurtres, de crimes, d'atrocités commises sous son nom; elle est le bouclier de la tyrannie contre les peuples qu'elle opprime, et la verge des bons princes quand ils ne sont point superstitieux: je suis donc dans l'obligation de mépriser ceux qui la prêchent, et de vouer à l'exécration publique ceux qui la soutiennent de leurs violences et de leurs superstitions. »
Evidemment, pour Voltaire, l'Evangile et la politique de Borgia c'était tout un.
A peine arrivé à Genève, Voltaire avait conçu des intentions réformatrices à l'endroit de « cette ville hargneuse » où l'on prêchait publiquement, chaque dimanche, les dogmes de cet Evangile détesté. Toutefois, trop habile pour dévoiler dès l'abord ses projets, il se posa en brave et digne homme, incapable de prononcer une parole contre la religion ou la morale; il en fit même la déclaration, formelle au professeur Jacob Vernet, qui entretenait avec lui des relations littéraires. On était au mois de juin 1755; ce pasteur lui avait écrit la lettre suivante: « Monsieur, la seule chose qui trouble la satisfaction générale de voir arriver parmi nous un homme aussi célèbre que vous êtes, c'est l'idée que des ouvrages de jeunesse ont donnée au public sur vos sentiments par rapport à la religion: je ne vous dissimulerai point que les gens sages qui nous gouvernent, et la bonne bourgeoisie, ont manifesté, dans leurs discours, de graves inquiétudes à ce sujet: j'espère que vous les dissiperez complétement. Si chez nous les théologiens, les jurisconsultes et les philosophes sont d'accord sur la religion, c'est que les pasteurs ont la sagesse de s'en tenir au pur Evangile, et les gouvernants savent que l'Evangile est nécessaire. Ainsi, Monsieur, nous espérons que vous entrerez dans nos vues, et que vous vous unirez à nous, quand l'occasion s'en présentera, pour détourner notre jeunesse de l'irréligion, qui conduit au libertinage. Soyez sûr qu'alors vous serez honoré, chéri de tous, et craint de personne. »
Voltaire lui répondit: « Mon cher Monsieur, ce que vous me dites est fort raisonnable. Je déteste l'intolérance et le fanatisme; je respecte vos lois religieuses, j'aime et je respecte votre République; je suis trop vieux, trop malade et un peu trop sévère avec les jeunes gens. Vous me ferez le plaisir de communiquer ces sentiments à vos amis. »
Cette lettre rassura les amis de la religion à Genève; mais cette tranquillité dura peu. Déjà en 1756, le registre du Conseil porte: « Messieurs ont reçu la visite de Spect. Lullin, modérateur de la Vénérable Compagnie, au sujet d'un écrit fort licencieux qui court la ville: c'est 14 vers extraits d'un poëme sur la vie de Jeanne d'Arc. Ce poëme est un des écrits les plus détestables contre la religion et les moeurs: on l'attribue au sieur de Voltaire. » Le Conseil ordonne là-dessus « une visite des anciens et des dizainiers, qui ramasseront toutes les copies de ces vers qu'on pourra trouver dans la ville. » M. Vernes, qui était
|